Le 10 avril 1970, la séparation des Fab Four était entérinée. C'était il y a un demi-siècle tout juste. Pour l'occasion, L'Express a demandé à Frédéric Granier, auteur en début d'année d'une épatante biographie, * Les Beatles, quatre garçons dans le siècle (Perrin), d'exhumer cinq de leurs chansons, plus ou moins connues. Les écouter en ces temps de confinement, c'est comme plonger dans un bain rafraîchissant, en attendant des jours meilleurs...

I Want To Hold Your Hand

"Evidemment, en ces temps de distanciation sociale, le titre n'est pas à prendre à la lettre. Quand les Beatles le sortent à la toute fin de 1963, ils ont déjà été n° 1 du hit-parade en Grande-Bretagne, mais jamais aux Etats-Unis. Leur manager, Brian Epstein, leur suggère de composer un morceau dynamique calibré pour l'Amérique. Ce sera I Want To Hold Your Hand, une chanson simple, rythmée, typique de leur première période, avec un zeste d'ambiguïté dans les paroles lorsqu'ils chantent : 'I think you'll understand'... Et ce titre accrocheur devient effectivement n° 1 aux Etats-Unis. Les quatre Anglais proposent une pop électrifiée qui agit un peu comme un pansement sur une Amérique meurtrie par l'assassinat de Kennedy. Même Bob Dylan dira qu'il a été sensible aux harmonies d'I Want To Hold Your Hand. Dans la foulée, les quatre Beatles débarquent aux Etats-Unis et participent à la célèbre émission de télévision l'Ed Sullivan Show. Avec leurs coupes au bol, leurs costumes-uniformes, leur accent british, ils auraient pu apparaître comme quatre ovnis. Ce sera un raz de marée : la beatlemania devient un phénomène mondial."

Doctor Robert

"On rêve tous de voir débarquer un Dr Miracle qui trouverait un remède aux pires maladies et épidémies. Toute ressemblance avec un certain médecin marseillais actuel ne serait que pur hasard... [Rires.] Plus sérieusement, Doctor Robert est l'un des titres les moins connus de Revolver, l'album que les Beatles sortent en août 1966 et qui est parfois considéré comme le plus grand album de pop de tous les temps. Un vrai kaléidoscope musical, avec de la power pop (Taxman), de la musique de chambre (Eleonor Rigby), des rêveries (I'm Only Sleeping)... Ce Dr Robert est sans doute inspiré du médecin new-yorkais Robert Freymann, connu pour délivrer libéralement des amphétamines à une clientèle de musiciens et de comédiens. Il sera même radié de l'ordre à un moment pour cela. Les paroles le disent bien : il est disponible "jour et nuit" pour prescrire sa 'special cup', sa potion magique. Ce docteur incarne une version moderne des charlatans de western qui allaient de ville en ville délivrer leurs breuvages. On peut aussi y voir une allusion à la drogue. Ce titre date d'une période où les Beatles pensaient, comme encore pas mal de gens de l'époque, que le LSD ou la marijuana pouvaient ouvrir les portes de la perception. Ce n'est qu'en août 1967, après un voyage de George Harrison à San Francisco, où il avait vu les ravages de l'héroïne et de l'acide dans le quartier de Haight-Ashbury, qu'ils changeront d'avis et se tourneront un temps vers la méditation."

A Day In The Life

"Ce morceau miraculeux, qui clôt Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, est un exemple parfait de la symbiose entre John Lennon et Paul McCartney. C'est une sorte de collage surréaliste. A l'origine, John lit deux nouvelles qui n'ont rien à voir dans le Daily Mail : l'héritier de la famille Guinness, qu'il connaissait un peu, est mort dans un accident de la circulation, et la ville de Blackburn compte 4 000 nids-de-poule dans ses rues. Il mélange tout cela dans des couplets étranges. Paul rajoute une partie centrale plus linéaire, dans laquelle il raconte l'histoire d'un collégien qui part prendre le bus le matin. Ils parviennent à un équilibre parfait entre l'esprit Alice au pays des merveilles de John et l'art du récit prosaïque de Paul. Comme ils ont renoncé quelque temps auparavant à faire de la scène, car ils ne s'entendaient plus jouer sous les cris assourdissants des fans, ils peuvent offrir à ce titre des arrangements ultra-sophistiqués qui seraient impossibles à reproduire en live. Ils vont passer des semaines dans les studios d'Abbey Road sur ce morceau. Ils convoquent 40 musiciens symphoniques, Ringo Starr a l'idée de leur faire jouer deux fois leur partie pour doubler la puissance du son. Son jeu de batterie sur ce morceau est d'ailleurs exceptionnel. Phil Collins, le batteur de Genesis, dira que c'est l'un des sommets de l'histoire de la batterie. Le très long accord de piano qui termine le morceau marque aussi la fin de l'un des 33-tours plus emblématiques de tous les temps."

Hey Jude

"C'est la chanson du réconfort, la note d'espoir dans les temps troublés. Idéale, donc, dans la période que nous traversons. A l'origine des paroles, on trouve le divorce de John Lennon et de son épouse Cynthia. John la quitte pour Yoko Ono, qui n'est pas très appréciée des fans et des Britanniques. Paul McCartney est resté attaché à Julian, le fils que John et Cynthia ont eu ensemble. Julian dira d'ailleurs plus tard qu'il se souvenait plus d'avoir joué avec Paul qu'avec son père dans sa jeunesse. Un jour, Paul va rendre visite à Cynthia et Julian dans leur maison de Kenwood. Il y passe quelques heures et a le sentiment que le petit Julian culpabilise à cause de ce divorce. Au retour, dans sa voiture, il commence à fredonner une chanson dans laquelle il est question de 'Jules', le diminutif de Julian, qui deviendra bientôt 'Jude'. Dans les paroles, il lui conseille de ne pas vouloir "porter le poids du monde sur ses épaules" et le réconforte. Signée Lennon-McCartney, Hey Jude n'est pourtant pas le fruit d'un travail collaboratif, puisque Paul en est l'auteur exclusif, mais John apprécie la composition de son comparse et le complimente, ce qui ne lui arrive pas souvent... Ce titre sera le premier sorti par la maison de disques qu'ils ont créée, Apple Records. Seul problème : elle dure sept minutes. Les ingénieurs du son ont dû la compresser pour la faire entrer sur une face de 45-tours et se demandent si ce n'est pas une folie que de la sortir en single. Elle sera n° 1 des charts un peu partout dans le monde."

Long, Long, Long

"Au milieu de leurs dizaines de hits, il reste encore quelques chansons méconnues des Beatles. Long, Long, Long est de celles-là, perdue à la fin de la troisième face du Double Blanc. C'est l'un des quatre titres que George Harrison a réussi à placer sur ce double album (avec, notamment, le célèbre While My Guitar Gently Weeps). Pas facile, même lorsque l'on est extrêmement talentueux, de se faire une place à côté de deux génies comme Lennon et McCartney... On ne sait pas très bien si Long, Long, Long est une chanson d'amour ou un appel à Dieu. L'ambiance est fantomatique, comme dans un demi-sommeil. C'est évidemment la dimension mystique de Harrison qui s'exprime ici. Il est très attiré par la méditation, la culture indienne, la spiritualité. Et semble nous dire que l'on finit toujours par trouver la délivrance, même après une attente longue, longue, longue..."