20 heures. A l'entrée du parc des Expositions de Rennes, lieux des festivités des Trans Musicales, la queue s'étire jusqu'au bout du parking. Du jamais vu. Si les spectateurs arrivent si tôt, c'est pour avoir la garantie d'assister à l'événement de cette 35e édition des Trans: le concert de Stromae. 11500 personnes sont attendues ce vendredi. La salle où va se produire l'artiste belge est limitée à 7000 places. La soustraction est simple. Il va falloir gérer 4500 déçus. D'où la mise en place par l'organisation d'un dispositif de circulation spéciale, avec agents de sécurité et médiateurs en renfort.
Le temps d'une soirée, les Trans ont donc changé de visage. Le festival rennais dont la réputation de défricheur n'est plus à faire a des allures de grand raout estival - la température en moins - avec un Hall 9 plein comme un oeuf dès 21h30. Stromae est la tête d'affiche inhabituelle qui cache la forêt d'artistes en développement programmés généralement aux Trans. Quand, au printemps, Jean-Louis Brossard, le programmateur, a calé la venue de Stromae, ce dernier n'avait pas encore vendu 700 000 exemplaires de son deuxième album Racine Carrée. Le disque n'était même pas terminé. Ce coup marketing non prémédité est d'abord un coup de coeur, le second épisode d'une histoire entamée trois ans plus tôt. En 2010, Stromae avait été invité à Rennes pour une résidence artistique. A l'Aire Libre, il avait travaillé ses live lors de la sortie de son premier album Cheese. Il n'avait alors à son crédit que le tube Alors on danse. Depuis, le Bruxellois de 28 ans a fait du chemin.
En 2013, l'outsider Paul Van Haver, de son vrai nom, revient à Rennes en Stromae superstar. Sur un écran géant, en fond de scène, un petit personnage fait son apparition. On reconnaît l'esthétique noir et blanc de Limbo, ce jeu vidéo dans lequel un petit garçon doit progresser dans un environnement angoissant et mortel. Le ton est donné. Depuis Alors on danse, on connaît le talent de Stromae pour associer textes graves et dancefloor. Qui d'autre que lui peut chanter en noeud papillon et dans un esprit de fête le cancer (Quand c'est), le sida (Moules frites), l'ivresse (Formidable), la misogynie (Tous les mêmes), les pères absents (Papaoutai), le racisme (Batard)...?
Dark et anxiogène au début, l'ambiance reprend peu à peu des couleurs. Le métisse longiligne tiré à quatre épingles opte pour un ton de maître conférencier un peu décalé: "Je ne vous cacherai pas que j'ai fait caca mou juste avant de monter sur scène". Matraqué par des beats lourds et vrillé par les boucles électro, le Hall 9 se transforme en boite de nuit. Stromae est un formidable ambianceur. Le public reprend les paroles de ses tubes et se déhanche sur des notes de rumba congolaise, des rythmes cap verdiens (Ave Cesaria).
On découvre aussi en Stromae un grand interprète. Il se fond dans la peau de ses personnages, vocifère avec rage, apostrophe la foule. Il serait doué pour le cinéma. Sa performance totale se termine dans une version dantesque de Papaoutai qui s'étire en remerciements pour Jean-Louis Brossard et sa famille (c'est la fille du programmateur qui lui a fait découvrir Cheese). Il fait scander le prénom du programmateur par le public des Trans. Stromae sait partager son triomphe. Décidément ce garçon ne manque pas de qualités.
