"I'm a poet and I know it/Hope I don't blow it" , chantait Bob Dylan il y a plus de cinquante ans dans I shall be free #10. Le prix Nobel de littérature décerné au songwriter jeudi 13 octobre dernier a soulevé au moins autant de critiques que de louanges.
Celui qui a transformé la pop en poésie
On se demande pourtant qui peut encore nier que Bob Dylan a marqué la culture, les mots et l'Amérique comme peu d'artistes du 20e siècle. Le natif de Hibbing, Minnesota, a transformé la pop en poésie: il a puisé ses mots dans la tradition folk américaine bien sûr, mais aussi dans Faulkner, Rimbaud, Tchekhov, les Beats et Ginsberg. Il a pris la culture folk du Greenwich village des sixties et l'a offerte au monde. "Sa poésie s'étend de Milton à Blake", justifie le jury du Nobel.
Mais Bob Dylan n'a pas que repensé les mots, il a explosé le langage et ses codes, il a raconté des paysages comme des rêves, a couché une tradition orale sur le papier, et l'a chantée encore et encore. La secrétaire de l'Académie suédoise rappelle d'ailleurs qu'on lit toujours Homère 2500 plus tard, alors que ses textes étaient écrits pour être chantés. Oui, "Bob Dylan mérite d'être lu comme un poète". Les mots de Dylan sont tendres, humains, acerbes et drôles, il est le barde du XXè siècle. Et comme un autre barde avant lui, William Shakespeare, il voit l'idolâtrie dont il fait l'objet être moquée: voici un nouvel exemple de "bardolatry", raillerie destinée à mépriser les adorateurs du dramaturge anglais.
De la Bible à Sinatra en passant par Shakespeare
L'importance de Dylan se situe dans ses mots, mais aussi et surtout dans sa vision si globale de la culture, et de la poésie, qu'on reconnait aujourd'hui en célébrant son oeuvre. Ses détracteurs du jour font preuve d'un snobisme navrant qui va à l'encontre de tout ce qu'il représente, lui qui cite autant la Bible que Shakespeare, et passe à la radio Judy Garland, Sinatra ou LL Cool J dans son émission Theme time radio hour.
Il est telle une éponge, et son oeuvre est la somme d'un tout: on a souvent voulu expliquer ses mots, les messages qu'ils véhiculent, sans comprendre que leur universalité est le message, que chacun y verra ce qu'il voudra y voir, comme dix personnes émues par un paysage le sont pour des raisons différentes. Ses mots provoquent les consciences, et peu importe qu'ils soient griffonnés sur papier ou gravés sur disques. Sa culture des mots est une et nécessaire, inéluctable.
Elvis a libéré les corps, Dylan a libéré les âmes
Bruce Springsteen a dit qu'Elvis avait libéré les corps, et que Dylan libérait les âmes. On peut lire Desolation row, comme un conte surréaliste, The lonesome death of Hattie Carroll comme une chronique du racisme ordinaire des années 60, ou Visions of Johanna comme une allégorie de la solitude. On peut tout lire et tout entendre chez Dylan, il suffit de le vouloir.
Quand Allen Ginsberg, poète beat et ami de Dylan, a entendu A hard rain's gonna fall pour la première fois, il s'est mis à pleurer et s'est dit que le flambeau avait bien été passé à une nouvelle génération. Et comme celle de ses prédécesseurs, son oeuvre continuera d'être étudiée et d'influencer dans les siècles à venir, quoi qu'en disent ceux qui n'ont pas encore ouvert les yeux.
