Serge Gainsbourg m'a contacté pour Melody Nelson, dont il n'avait que le titre, alors que j'étais à Londres où je composais une musique de film. Il s'est passé un laps de temps entre les diverses étapes d'enregistrement. On se téléphonait toutes les nuits, on se voyait, on échangeait des idées assis l'un en face de l'autre, avec pour étalon la chanson Les Petits Pavés, de Maurice Vaucaire et Paul Delmet, un texte exemplaire. Il me soutenait: "A nous deux, on est Cole Porter." C'était un travail d'équipe. Jane a trouvé le nom de Sunderland. Mon père, celui du modèle de la Rolls: Silver Ghost. Mais les paroles piétinaient: il avait juste trois lignes par-ci, trois lignes par-là. Serge plongeait dans le dictionnaire de rimes d'Albin Michel, celui avec une couverture bleue qui comportait en préface un essai sur la poésie avec des sonnets de José Maria de Heredia. Il s'est alors débrouillé pour que les textes de Melody Nelson forment des sonnets, pour que les mots aient une intensité dramatique, une "forme dangereuse" à la Heredia. D'après lui, cette structure poétique le faisait entrer dans la case écrivain. Ensuite, l'écriture de Melody Nelson est devenue exponentielle: c'était un peu Bécassine aux sports d'hiver, au zoo... Mais toujours pas d'histoire. On avait conscience qu'on s'attaquait à quelque chose de paranormal. Serge croyait qu'on aurait un tas de covers (reprises) - il adorait ce mot - et rêvait d'une Ballade de Melody Nelson chantée par Richard Anthony. Mais le disque a connu un flop monumental pendant au moins dix ans (20 000 vendus). Aujourd'hui, il est devenu culte. Je reçois tous les jours des mails de Londres, de New York ou de Tokyo.