"Un cavalier, qui surgit hors de la nuit/Court vers l'aventure au galop/Son nom, il le signe à la pointe de l'épée/D'un Z qui veut dire Zorro..." Plusieurs générations connaissent par coeur ce générique culte de la série télévisée produite par Walt Disney, de 1957 à 1961. Mais sait-on que le justicier masqué des origines fête son centenaire ? Zorro est en effet apparu pour la première fois le 9 août 1919 dans All-Story Weekly - un pulp magazine, ces publications bon marché imprimées sur un papier de moindre qualité à partir de pulpe de bois. Sous le titre The Curse of Capistrano (Le Fléau de Capistrano), son créateur, l'Américain Johnston McCulley, étrennait un personnage de fiction hors norme, idéaliste et romanesque en diable. Au point de séduire d'emblée le 7e art naissant puis le petit écran, et de connaître par la suite toutes sortes de déclinaisons, jusqu'aux jeux vidéo. Loin de prévoir son extraordinaire postérité, l'écrivain ne connut pas tout à fait la même. Alors rendons à César...

Né le 2 février 1883 à Ottawa, dans l'Illinois, ce brillant étudiant en histoire fut d'abord reporter de faits divers pour le tabloïd The Police Gazette, puis officier en charge des relations publiques de l'armée américaine pendant la Première Guerre mondiale. Lecteur compulsif, il va devenir à son tour un auteur incroyablement prolifique. Sa bibliographie donne le tournis : près d'un millier d'oeuvres - nouvelles, romans, scénarios - sous divers pseudonymes (dont un féminin). Polars, aventures historiques, westerns, sa palette est large. Jusqu'au jour où il a l'idée de mettre en scène dans la Californie du Sud des années 1800, sous occupation espagnole, un jeune noble nommé don Diego Vega (rebaptisé plus tard don Diego de la Vega). "Sans donner de date précise, contrairement à la série, McCulley prit toutefois la précaution d'évoquer des lieux connus, comme les villages de Reina de Los Angeles et de San Juan de Capistrano, et les villes de Monterey et de Santa Barbara", indique Michelle Roussel, coauteure, avec Didier Liardet et Olivier Besombes, d'un ouvrage de référence, Zorro, l'emblème de la révolte (éditions Yris, 2015). Issu d'une riche famille terrienne, Diego devient le pourfendeur de l'oppression et de l'injustice en opérant secrètement sous le nom de Zorro, "renard" en espagnol.

Don Diego, dandy efféminé

À l'écrit, l'homme apparaît avec un "sombrero enfoncé très bas sur la tête", "une longue cape", "un masque noir qui dissimulait complètement ses traits ". McCulley le décrit comme "intrépide et rusé", "aussi insaisissable qu'un rayon de soleil" ; une "fine lame" bravant les pires dangers pour déjouer les ruses des soldats menés par le "redoutable" sergent Pedro Gonzales et le capitaine Ramon. Et d'insister sur la désinvolture de ce trublion prompt à "rire sous cape". Prompt également à faire battre le coeur de la "charmante señorita" Lolita qu'il retient pourtant en otage.

Don Diego Vega, lui, âgé de 24 ans, passe pour un jeune homme rêveur, à "l'allure d'un dandy indolent voire efféminé", que l'action rebute. "Il portait rarement l'épée, si ce n'est comme accessoire vestimentaire, était ridiculement courtois avec les femmes et n'en courtisait aucune", écrit McCulley, qui mérite d'être (re)lu, traduit en français par Noël Chassériau (La Marque de Zorro, Folio Junior, 1998). Si les personnages du père, don Alejandro Vega, et du fidèle Bernardo (totalement sourd et muet) sont déjà présents, pas de débonnaire sergent Garcia ni de surnom Tornado pour le puissant étalon du héros.

Surtout, don Diego révèle sa véritable identité dès la fin de ce premier épisode de 1919: "J'entendais parler de persécutions, je voyais mes amis les frailes [moines] harcelés et dépouillés. Un jour, des soldats ont brutalisé un vieil indigène qui était mon ami. Alors j'ai décidé de jouer cette comédie. Je savais que ce ne serait pas facile. Aussi ai-je fait semblant de ne m'intéresser à rien, afin que personne n'ait jamais l'idée d'établir une relation entre mon nom et celui du bandit de grand chemin que je me proposais de devenir. En secret, j'ai pratiqué l'équitation et appris à manier l'épée. [...] A l'instant précis où j'endossais la cape et le masque, ma moitié don Diego se volatilisait. Mon corps se redressait, un sang nouveau semblait couler dans mes veines, ma voix devenait forte et énergique, je me sentais plein de fougue ! [...] Pour y parvenir, il m'a fallu des années d'entraînement. Et maintenant, le señor Zorro va disparaître, car on n'a plus besoin de lui."

Le Mouron rouge, son ancêtre anglais (pas tant que ça)

C'est peu dire que Johnston McCulley se met le doigt dans l'oeil en écrivant pareil épilogue ! The Curse of Capistrano rencontre un immense succès et sera réédité en 1924 en grand format et sous le titre The Mark of Zorro - celui de son adaptation en film muet avec Douglas Fairbanks, dès 1920. L'écrivain écrira trois récits supplémentaires "à suivre", puis une soixantaine de nouvelles originales, toujours avec Zorro. Même s'il inventera d'autres héros, seul son justicier masqué lui assurera une grande renommée jusqu'à sa mort, le 23 novembre 1958, à Los Angeles.

Zorro apparaît pour la première fois le 9 août 1919 dans "The Curse of Capistrano", une aventure signée Johnston McCulley et publiée par le pulp magazine américain "All-Story Weekly".

Zorro apparaît pour la première fois le 9 août 1919 dans "The Curse of Capistrano", une aventure signée Johnston McCulley et publiée par le pulp magazine américain "All-Story Weekly".

/ © Collection Peter Poplaski

Quid de ses sources d'inspiration ? D'aucuns font communément le lien avec The Scarlet Pimpernel (Le Mouron rouge) de la baronne d'origine hongroise Emma d'Orczy, série de neuf romans écrits entre 1905 et 1936 où l'aristocrate anglais Sir Percy Blakeney revêt également un costume de justicier. "Mais aucun élément probant ne soutient cette théorie car le héros prête surtout assistance à d'autres aristocrates durant la Révolution française", estime Michelle Roussel. Auteur du Rire de Zorro (Bayard, 2005), Martin Winckler en convient : "Zorro est plus 'pur' que le Mouron rouge dans la mesure où il incarne un privilégié au service des opprimés."

Certains évoquent par ailleurs le modèle de Joaquin Murietta (1829-1853), dont on ne sait s'il fut un dangereux hors-la-loi ou un défenseur des mineurs latino-américains contre les gringos, devenu toutefois le symbole de la résistance mexicaine au temps de la ruée vers l'or en Californie. La piste la plus probable serait tout autre, explorée des années durant par l'universitaire italien Fabio Troncarelli à partir d'un aventurier fascinant, l'Irlandais William Lamport (1611-1659), dont il reconstitue la vie agitée dans Guillén Lombardo, le rebelle. A l'origine de la légende de Zorro (Privat, 2001).

Libérateur des indiens et des esclaves noirs

Issu d'une famille de marchands catholiques, éduqué chez les Jésuites à Dublin puis à Londres, ce rebelle sera surtout influencé par l'esprit de justice de son grand-père Patrick, escrimeur hors pair. Le jeune William suivra son exemple, notamment aux côtés de pirates pour piller des navires anglais, avant de jeter l'ancre en Espagne, d'y gagner les faveurs de la Couronne et de se faire appeler Guillen Lombardo. Envoyé au Mexique, probablement comme espion, il découvre l'insupportable condition des Indiens et des esclaves noirs exploités par les Conquistadores et s'acharnera à les libérer, agissant dans l'ombre.

Accusé de sorcellerie et de conspiration par l'Inquisition, mais aussi d'adultère pour avoir séduit la femme d'un vice-roi, Guillen Lombardo croupira de longues années en prison avant d'être condamné au bûcher. "Sa légende de héros qui avait osé défier le pouvoir des Espagnols ne fit que s'amplifier jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, précise Michelle Roussel. En 1872, le général mexicain Riva Palacio, écrivain et franc-maçon, emprisonné à deux reprises pour ses idées libérales, lui a consacré l'un de ses romans historiques, Mémoires d'un imposteur. Don Guillén de Lampart, roi du Mexique".

Le Z, symbole de clarté et de force vitale

Riva Palacio (1832-1896) y brosse le portrait d'un gentilhomme idéaliste, romantique, franc-maçon lui aussi, menant une double vie au sein d'une organisation secrète qui combat l'Inquisition de nuit pour ne pas être démasqué. "Son meilleur ami s'appelle don Diego, il partage cette double vie et fait partie de la même loge", signale Michelle Roussel. Or don Guillen signe ses actes d'un Z à la lame de son épée. Une lettre qui n'est pas choisie au hasard, selon Fabio Troncarelli, spécialiste de paléographie latine : c'est l'abréviation de "Ziza", terme hébreu désignant la lumière, la clarté, la force vitale, utilisé dans les hauts grades de la franc-maçonnerie. "Johnston McCulley en était également, tout comme Douglas Fairbanks et Walt Disney, rappelle Michelle Roussel. Ce signe deviendra la carte de visite de son personnage, symbolisant le triomphe de la lumière sur les ténèbres. N'oublions pas que les Maçons des Etats-Unis avaient aidé les révolutionnaires mexicains entre 1908 et 1920".

Quant au surnom de Zorro, McCulley l'a certainement emprunté à Martin Garatuza, autre roman historique de Riva Palacio, en 1868, qui met en scène un noble défiant l'autorité, cachant son identité sous un masque. Et surnommé El Zorro... "Mais il serait réducteur de ne voir qu'opportunisme dans la reprise de ces trois personnages par McCulley, poursuit Michelle Roussel, à savoir don Guillen, son ami don Diego et Martin Garatuza. Il s'est nourri de ses lectures et de sa culture pour créer un personnage correspondant à ses convictions. Certes moins complexe, plus contemporain, surtout en butte à la corruption des puissants."

Et plus porté sur l'action... "C'était la caractéristique des pulp magazines, rappelle l'artiste américain Peter Poplaski, auteur de BD et éditeur. Johnston McCulley l'a bien compris en multipliant les duels". Du pain bénit pour Hollywood. À suivre...