Qui veut se promener dans le XVIIe, entrer dans les maisons et les jardins de La Fontaine ou de Louis XIV doit prendre Marc Fumaroli pour guide, parce qu'il connaît les chemins invisibles. La visite commence toujours par une génuflexion devant les statues de Montaigne et d'Honoré d'Urfé. C'est à ce prix seulement que Fumaroli livre les secrets du langage des couleurs, des devises et des tapisseries. La visite s'achève par un son et lumière éclairé par un soleil double, Politique et Poésie, et où l'inspiration est s?ur du couronnement. Le visiteur n'est jamais déçu. En rentrant chez lui, il s'aperçoit qu'il y a des choses qu'il comprend mieux, qui il est et où il habite.

Le printemps est là. Marc Fumaroli s'évade de ses Versailles. Il saute le mur, enjambe un fossé de cent ans où flotte un méli-mélo d'idées neuves, de badineries et de têtes coupées, et pose un pied dans le XIXe. Le voici en effet qui nous présente les six livres de la Vie de Napoléon tirés de la grande châsse des Mémoires de M. de Chateaubriand, quelques-uns de nos meilleurs souvenirs, où résonnent les vies parallèles de deux génies, respectivement conquérant et poète.

Avant Napoléon, il y a Bonaparte; chaque victoire est un soleil. Il vogue vers l'Orient, vers les empires d'Alexandre, lui emprunte cette façon d'appeler l'imaginaire au secours de la guerre. Mais notre flotte est défaite devant Aboukir, et Bonaparte enfermé dans sa conquête. Il décide de faire retentir les tambours de Valmy dans toutes les cours d'Europe.

C'est le temps des traînes de gloire et de sang répandues sur le vieux sol. Le vainqueur des monarchies exporte la Révolution - Robespierre à cheval - et en éteint les derniers feux. Chateaubriand semble relégué par ce chaos dans les oubliettes de l'Histoire. Sorte de Bardamu en fuite après la défaite des Princes en 1792, comme le dit assez drôlement Fumaroli, il ne cesse jamais d'être «un émigré, rejeté ou laissé à l'écart du centre de la scène», exilé dans son propre exil, dans sa fidélité à des imbéciles, jusqu'au moment «où la sottise des siens» l'empêche de donner «un peu de son génie à la Couronne en déshérence».

L'exécution du duc d'Enghien, le 21 mars 1804, a brûlé les vaisseaux «qui auraient pu réconcilier non seulement l'ancienne et la nouvelle France, mais la France et l'Europe». Chateaubriand venge le crime dans son De Buonaparte et des Bourbons: «On se demande de quel droit un Corse venait de verser le plus beau, comme le plus pur sang de France? Croyait-il pouvoir remplacer par sa famille demi-africaine la famille française qu'il venait d'éteindre?»

Mais tout passe, et les empires aussi. Le 14 octobre 1815, le vaincu de Waterloo est enfermé dans sa cabine du Northcumberland, mouillé dans la baie de Jamestown, chef-lieu de Sainte-Hélène. Ce n'est plus qu'un homme déchu, malade, un mari bafoué par sa bonne Louise, et l'Europe ricane de l'avoir expédié vers ses confins atlantiques, pendant que ses baïonnettes paradent dans les jardins des Tuileries et que la chambre des Cent-Jours parodie burlesquement Mirabeau avant de lever en hâte la dernière séance. Mais il n'y a pas de mythe sans malheur, et le prisonnier le sait, qui dit: «Seule l'Infortune manquait à ma renommée.» Le voilà servi.

Que reste-t-il alors de ces quinze années de cyclone? La coagulation des blessures, le retour des médiocres, et deux exilés, deux frères en génie et en solitude, et «leurs gloires mûrirent ensemble». Six ans plus tard, une nuit de tempête, l'Empereur disparaît, après avoir reçu les sacrements de l'Eglise. N'est pas athée qui veut... Le poète ne tarde pas à «prendre la mesure de l'étrange complicité d'époque qui le relie au demi-dieu» mort à Sainte-Hélène, et dont les restes, bien conservés, paraît-il, quittent l'île-tombeau sur une frégate de 60 canons, la Belle Poule, pour rentrer en triomphe à Paris, en 1840.

Oublié le petit Néron corse, gloire au poète de l'action: Chateaubriand ouvre les portes d'un souterrain qui s'appelle l'Histoire, il s'y jette en levant sur les ombres du passé les feux de sa lanterne orphique, son propre génie souffle sur les cendres et relève cette vie déjà entrée dans la légende: «Napoléon était de mon âge...»

Les Mémoires d'outre-tombe brillent d'un éclat mystérieux et solitaire dans le ciel du romantisme. Beaucoup d'astres sont venus tourner autour de cette lumière noire. Sainte-Beuve les a lus en cherchant Sophocle; il prétendit n'y avoir rencontré que Cyrano, mais il lui arrivait d'être injuste. Malraux, l'auteur caché d'une autre Vie de Napoléon, chercha son existence durant le passage dans ses propres rêves qui relierait les Mémoires de Chateaubriand à ses Anti- mémoires. Julien Gracq a vu presque à chaque page «un reflet du soleil impérial», la voix d' «une grande mise au tombeau de l'Histoire».

Pour Marc Fumaroli, Versailles n'est jamais loin. Son Chateaubriand, c'est Fénelon racontant à la place de Voltaire le siècle de Louis XIV si Louis XIV était Napoléon. C'est-à-dire? C'est-à-dire une remontrance passionnée, avec beaucoup d'ironie et des questions sur le divin dans l'Histoire. Il voit dans le despotisme de l'Empereur un sillon déjà tracé par le Grand Roi, et dans l'Empereur un homme qui voulait une Europe à l'image de l'Etat absolu de Louis XIV. Il n'a pas forcément tort, même si son militantisme contre-révolutionnaire le porte à quelques exaspérations de jeune blanc. Mais n'oublions pas que Louis XIV, s'il fut admiré, respecté, parfois aimé, souvent craint, n'a jamais fait rêver personne, alors que d'Iéna à Travnik des hommes très divers ont accueilli l'Empereur comme l'oiseau d'une nouvelle aurore. L'oiseau leur chantait qu'ils vivraient libres et connaîtraient les aventures d'Ulysse.