Tout, chez Nietzsche, est piège, danger, paradoxe, feu, bombe, désir, intelligence, colère. Giorgio Colli, son brillant éditeur italien, a ce mot, très juste: «On se sent scruté.» Régulièrement, il se trouve quelques nains philosophiques, qui ne seront plus rien dans une demi-heure, pour lui faire la leçon. Nietzsche est «trop», il faut donc le rabattre: avant-courrier du nazisme, aristocrate du concept antidémocratique, demi-fou pathétique avec son énorme moustache, mystique de la philosophie courtisé par les chrétiens qui aiment en lui le fouetteur.

Et voici qu'il passe, tête haute, les portes du XXIe siècle en habit de Pléiade. Quoi de plus normal, au fond? Il a aimé ceux qui ont vu venir, un Dostoïevski, un Schopenhauer, lui, cet adolescent de Thuringe qui stupéfiait ses professeurs par son «génie». Il aurait pu faire carrière à Bâle; il avait de quoi devenir un professeur de haut vol. On connaît la suite, la bifurcation majeure, le type qui se met à ouvrir une nouvelle route, absolument seul. Une aventure. Peut-être, avec Heidegger, la seule véritable aventure philosophique des temps modernes, la plus bouleversante, la plus vraie, sûrement, pour autant que ce mot de «vrai» signifie quelque chose - il avait un sens pour Nietzsche, en tout cas.

Que voulait-il? Que cherchait-il? Qu'a-t-il voulu dire? Les moralistes français, Pascal, La Rochefoucauld, Chamfort, et jusqu'au romancier Stendhal ont été de ses premiers maîtres. La France, l'esprit français, avec son art du net, sa pudeur devant les grandes passions, venaient mettre du clair au sein des brumes germaniques, préciser la stratégie. Quel était l'objectif, pour le futur auteur de Zarathoustra ? Définir l'être humain par le jeu caché de ses mobiles; puis, à partir de là, pousser l'investigation plus loin, en territoire inconnu et, qui sait, retrouver peut-être, trouver tout court l'antique source d'énergie, de «volonté de puissance». L'endroit où l'être humain est enfin aimable, sans honte.

Aujourd'hui, il ricanerait de nos manies rétro Ne faisons pas semblant de mal comprendre ces mots d' «énergie» et de «puissance», comme s'il s'agissait de tout mettre à feu et à sang alors que c'est le contraire. Qu'est-ce qui fait qu'une société produit des chefs-d'½uvre, comme la peinture italienne entre 1300 et 1350? Qu'elle trouve son style propre, résiste merveilleusement au faux, à l'artificiel, à la barbarie? Ou bien, à l'inverse, qu'elle périt à force de mensonge, de lâcheté, de désamour de soi? Voilà ce qui préoccupe Nietzsche et c'est pourquoi il va demander aux Grecs de l'instruire à ce sujet. D'où ce premier texte essentiel, La Naissance de la tragédie, qui ouvre le volume: Nietzsche tente d'arracher à l'oubli un moment de l'histoire des hommes où quelque chose de l'aventure humaine a été saisi, on allait dire à cru.

C'est l'apparition de la grande figure fascinante de Dionysos: l'autre côté, vertigineux, immaîtrisable, de la Grèce socratique. Socrate, c'est l'exercice de la raison; Dionysos, on ne sait pas très bien. Ce que l'on sait, c'est qu'il n'y a pas moyen de l'ignorer sans retomber dans le taillis des mensonges et des lâchetés. Socrate est déjà trop christique, il y a trop de consolation là-derrière, donc trop d'intérêts cachés. Nietzsche refuse cela. Il veut s'avancer en homme libre et fier. Il a le droit. Il souhaite que les artistes de son temps entendent son opinion; qu'ils soient des Grecs non par nostalgie mais par ambition. Il ne s'agit pas de «faire retour» bêtement à la Grèce. Nietzsche ricanerait aujourd'hui de nos manies rétro.

Il pense à Wagner, dont il est l'ami, et Wagner est fasciné par ce jeune homme si follement audacieux. Lui et sa compagne Cosima lisent le soir les pages de La Naissance de la tragédie, ils s'exclament, ils admirent, ils sont effrayés. Wagner a compris l'enjeu, il tente d'être un Grec, d'inventer un nouveau tragique dont il serait le démiurge et il y parvient presque. On dit «presque», car Nietzsche en veut plus. Il trouve Wagner trop réservé encore, trop «goethéen». La musique, pour lui, est un mode de la pensée; c'est le thème de la belle biographie de Rüdiger Safranski. Une pensée courante, musicale, sans cesse retournée contre elle-même et rejouée aussitôt. On lit ceci, dans les Considérations inactuelles: «L'esprit qui critique sans nécessité, celui qui conserve sans piété, celui qui connaît la grandeur sans être capable de réaliser de grandes choses, sont de telles plantes qui, arrachées de leur sol d'origine, sont retournées à l'état sauvage et ont dégénéré.»

Il n'y a plus de querelle d'anciens et de modernes qui tienne. Nietzsche a brisé cela; il a empêché le confort intellectuel que prodiguait cette querelle à bon compte et, par là, il est encore devant nous. L'excellent Marc de Launay, directeur de ce nouveau Pléiade, peut s'en réjouir: ce Nietzsche du XXIe siècle demeure le grand vivant que nous pouvons aimer.