Voici un jeune homme né à Montpellier en 1899. Il grandit dans une famille protestante et se sent rattaché par ce protestantisme méridional à la Rome de Caton. Reconnaissons là l'influence bienfaisante de Plutarque ou de César sur une âme austère qui regarde la Provence comme un paysage de lune noire et un cimetière de mots latins.
Il a 15 ans quand sa mère lui offre une bible Segond. La mise en page, sur trois colonnes, avec les références au milieu, lui donne des idées pour ses écrits à venir, car ce jeune homme sera poète. «Ce que j'ai envie de lire, écrira-t-il plus tard, telle est la définition de ce que j'écrirai.» Voilà pour l'ambition, qui n'est pas basse. Mais n'anticipons pas, le temps de la conquête n'a pas encore sonné. Ponge commence à peine à parcourir les vastes mondes du Littré.
Son apprentissage se poursuit en Normandie, au lycée de Caen, sur le fronton duquel le nom de M. de Malherbe est gravé. Ponge se reconnaît dans le destin de celui qui congédia Ronsard et ses amis de la Pléiade. Est-ce parce que Malherbe avait quitté la Normandie pour la Provence, d'où il venait? Peut-être, mais il y a entre eux plus qu'une similitude de parcours, même à rebours. Le style de Malherbe rappelle à Ponge celui des inscriptions latines sur les pierres de son enfance. Le lycéen adopte le poète, pour toujours («Mon Malherbe, écrira-t-il, il a grandi au c?ur de mon ?uvre, dans son bois»), et revendique quelques vieux comptes d'hoirie: exactitude des mots, concision, «juste cadence», comme dirait Boileau. Quand il entrera en poésie, il se souviendra de Malherbe, et s'opposera à ses prédécesseurs, qui avaient ajouté des cordes à leur lyre.
C'est un homme chaleureux qui se glisse calmement dans l'entre-deux-guerres. Il regarde vers Moscou, comme autrefois vers Rome, à la recherche de nouveaux Caton. En ces temps d'épuisement (saignée de la guerre), de trop-pleins (les tiroirs de la littérature) et de résurrections féroces (Picasso, Deux femmes courant sur la plage; Stravinsky, Le Sacre), son classicisme sonne d'assez bizarre façon pour que ceux qui font vocation de nouveauté l'accueillent dans leurs rangs. Noctambules avec rayon magique, carillonneurs de villes engourdies, Breton, Soupault et Aragon Louis pratiquent la jouvence en poésie. Pour rendre aux mots usés et fatigués une force d'étincelle, ils les frottent les uns contre les autres comme des silex. Ponge prête son visage pour quelques photos de famille et continue le chemin qu'il s'est tracé - ironie, noblesse, pas d'arrangements, ni avec les mots ni avec les choses - et qui l'éloigne du «ronron poétique».
Il apparaît à ses débuts comme il sera toujours: hors de son temps, un pas en avant, deux mille en arrière, et pourtant l'un des rares points de vérité et d'équilibre de son époque, puisque chacun de ses mots d'homme, où Picasso voit une statue en trois dimensions, est révélation de ce qui est, jusque dans son absurdité: galet, crevette ou mimosa.
Révélation, description. La littérature de description seule, écrit-il, «permet de jouer le grand jeu: de refaire le monde, à tous les sens du mot refaire, grâce au caractère à la fois concret et abstrait, intérieur et extérieur du VERBE...». Chacun sait, a su ou saura que sa volonté de décrire ne s'applique qu'à des choses ou à des animaux traités comme des choses: «Au contraire des escarbilles qui sont les hôtes des cendres chaudes, les escargots aiment la terre humide. Go on, ils avancent collés à elle de tout leur corps, ils en mangent, ils en excrémentent. Elle les traverse, ils la traversent.»
Ponge, voyant et révolutionnaire, choisit de rendre aux mots leur force d'origine (latine, De natura rerum) et leur capacité d'imprévu en les réconciliant avec les choses banales dont l'usage les avait détachés. Et il précise: «Si j'ai choisi de parler de la coccinelle, c'est parce que les idées me dégoûtent.»
Certains lecteurs avouant leur perplexité, Jean-Paul Sartre rédige une première tentative d'explication, presque mot à mot, de cette leçon de choses dans un article repris dans Situations I, où brille l'intelligence corrosive du philosophe. Sartre parle d'un «Rimbaud blanc» qui aime les hommes mais qui les pétrifie dans le «suaire de la matière» et d'une entreprise révolutionnaire où il entrevoit un «grand rêve nécrologique»... Cet article fait beaucoup pour la notoriété de Ponge mais le prive d'un certain nombre de lecteurs, qui s'en tiendront jusqu'à aujourd'hui au Ponge par Sartre.
Il y a pourtant des choses que Sartre ne peut pas dire, non à cause de ce qu'il est, mais parce qu'il lui manque des clefs qui n'existent pas encore. Parmi celles-ci, Le Carnet du bois de pins, publié en 1947. Carnet de combat, de résistance à la Barbarie (nazisme, stalinisme) et aux poètes inutiles au monde; rage de l'expression; carnets de réconciliation; double but: poétique et politique. Les pins de ce carnet plongent leurs racines dans la terre de Claudel («L'arbre seul [...] est vertical, avec l'homme»). Ils tendent leur ramure vers les forêts de Cirey et de Colombey (vieilles forêts gauloises décrites par César, marches d'exil, de méditation et de résistance, les sapins de Valmy ne sont pas loin) ou vers celles des maquis de Corrèze (Malraux: «Il n'y a pas que les grands arbres»).
Entrer dans la «familiarité» des pins de Francis Ponge, c'est découvrir l'harmonie par lui reconquise des hommes et des choses. Le suaire est tombé; restent la vie, et la souveraineté d'une parole qui rend souverain celui qui la lit.