Chez Parker Bilal, le Caire est une ville en déséquilibre, proche du point de bascule. Au fil de la série mettant en scène le détective Makana, l'actualité la bouscule, la modernité la fragilise. On y découvre une mégalopole qui vit dans la nostalgie permanente de sa splendeur passée. Celle de l'âge d'or du cinéma égyptien qui gît désormais "éploré, dans son caveau". Celle de ce bâtiment principal de l'université, "ancien palais du khédive Ismaël, amoureusement calqué sur Versailles", dont il émane aujourd'hui "de l'étang ornemental asséché et de la fontaine tarie un air de décrépitude et d'abandon". Celle de ce restaurant italien, hier, "un endroit select, fréquenté par les stars de cinéma et leurs maîtresses", désormais à "l'intérieur plutôt lugubre [...] hérissé de fausses colonnes néoclassiques agrémentées de lierre en plastique".

Le pays tout entier vit au rythme de cette nostalgie. "Personne n'excelle autant que nous dans l'aveuglement. Nous nous considérons toujours comme le centre du monde arabe, mais en réalité nous avons bien peu d'influence. Le Caire procure un terrain de jeu aux Arabes fortunés, produit des films sans intérêt [...]. Nous nous targuons d'avoir gagné la guerre du Kippour alors que nous avons failli être anéantis", note un personnage.

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Sous la plume de Parker Bilal - de son vrai nom Jamal Mahjoub -, Le Caire ne sait plus se situer. On y boit des latte en lieu et place du café traditionnel - celui que l'on laisse bouillir, déborder du pot, avant de baisser le feu puis de l'augmenter à nouveau, "trois fois, c'était la règle". La jeunesse y rêve de fast-food de poulet plutôt que de foul, l'ancestrale purée de fèves. Certains commencent à penser que, pour s'en sortir, ce pays doit faire du sport, devenir "plus mince, plus fort, plus confiant dans ses capacités". Mais les ânes continuent de bloquer la circulation et la majorité de la population regarde encore les machines à laver comme un produit de luxe inaccessible.

"Ça va mal se terminer", prédit un chauffeur de taxi

Depuis son awama, sa péniche amarrée sur les berges du Nil, le héros Makana observe. Avec la distance de son statut d'exilé soudanais, en marge de la société. Il joue les détectives privés par le biais d'amis qui glissent son nom à des connaissances. Il se consacre souvent à résoudre les meurtres des plus pauvres, sur lesquels la police n'a pas envie de se pencher, pour qu'ils ne restent pas impunis.

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La série des Makana se déroule dans le climat politique des dernières années de Hosni Moubarak. On y trouve les prémices de la chute, même si les journaux gouvernementaux continuent de tresser des lauriers au raïs. "Nos politiciens n'ont qu'une seule préoccupation : se remplir les poches. Le président et ses amis vivent sur une autre planète, souriant aux caméras pendant qu'ils bradent tout ce sur quoi ils peuvent mettre la main", critique un autre personnage dans La Cité des chacals. La religion est de plus en plus présente, les bars sont rebaptisés cafétérias, on redoute "les frères barbus" au même titre que "les complots de l'étranger ou les agents israéliens qui empoisonnent l'eau".

En décembre 2005, les Frères musulmans font une percée aux élections législatives. Dans cette ambiance, les Cairotes cherchent sans cesse des boucs émissaires à leur colère, les réfugiés soudanais dans La Cité des chacals, les Coptes dans Meurtres rituels à Imbaba. "Ça va mal se terminer", prédit un chauffeur de taxi, en passant devant un campement que les Soudanais du sud ont implanté sur une place, pour protester contre le sort qui leur est fait. L'histoire récente de l'Egypte donne un troublant écho à la lecture des polars de Bilal.

Dernier titre paru :La Cité des chacals, par Parker Bilal, trad. de l'anglais par Gérard de Chergé (Gallimard/Série Noire)

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