Dans les romans policiers de Qiu Xiaolong, quelques mots suffisent à planter le décor. L'inspecteur Chen, son héros récurrent, mène l'enquête à "l'hôpital du Peuple numéro 1", fréquente des "centres de détente pour cadres", fixe ses rendez-vous dans le parc du Peuple. On est en Chine, on est à Shanghai. Une Shanghai ultra-contemporaine que l'auteur, exilé aux Etats-Unis, ne présente pas sous son meilleur jour.

Dans ses enquêtes où les clans au pouvoir s'affrontent , où les opposants disparaissent sans laisser de trace, on croise des "gros sous" qui ont fait fortune grâce à leur réseau de relations et des gens qui travaillent pour des "commissions centrale de contrôle de la discipline". Ici, comme à Pékin, l'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée nationale met tout le monde sur les nerfs. Les activistes écolos ont bien du souci à se faire et les "gros sous" - encore eux - s'empressent de mettre leurs familles à l'abri, de peur que leur bonne chance du jour se transforme en disgrâce demain.

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Shanghai se modernise à toute allure, pas toujours pour le meilleur. Les caméras de surveillance scrutent le moindre coin de rue, les montages vidéo déstabilisent les opposants au régime, les réseaux sociaux, comme Weibo, jouent un rôle majeur. Mais le pouvoir efface si vite les critiques qu'il est difficile d'en faire des sauvegardes. Les horloges de la Douane résonnent toujours de L'Orient est rouge, chant à la gloire de Mao, mais les bancs vantant la dictature du prolétariat ont disparu des parcs publics. Face à l'arbitraire du pouvoir, on apprend à appliquer le proverbe "pour chaque réglementation du gouvernement, le peuple a dix réglementations contraires".

Le pouvoir arrête la circulation pour montrer de belles images sur fond de ciel bleu

Le progrès a son corollaire. Dans Chine, retiens ton souffle, le plus récent de la série, on découvre une Shanghai asphyxiée par la pollution. Les habitants s'étonnent que quelqu'un puisse avoir envie de courir dans "l'air pollué du matin". Eux ont même renoncé à marcher pour éviter les quintes de toux, une alerte résonne sur les téléphones portables lorsque le seuil de particules fines est trop élevé, les avions ne décollent plus en raison du brouillard qui étreint la cité. "Ce matin-là, la vue aérienne sur la ville aurait dû être éblouissante, révéler des vaisseaux colorés voguant sur le fleuve Huangpu bordé de gratte-ciel majestueux, mais pour l'instant l'horizon était complètement bouché. L'hôtel semblait enveloppé dans un immense voile gris", résume l'inspecteur Chen.

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Pourtant, c'est dans cette mégapole que les dignitaires chinois viennent de Pékin, plus polluée encore, prendre un bol d'air "pur". Dans la capitale, les jours de cérémonie, le pouvoir arrête la circulation afin de montrer de belles images sur fond de ciel bleu.

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Même la nourriture a désormais une saveur amère. Depuis le début de sa série, il y a quinze ans, Qiu Xiaolong met l'eau à la bouche de ses lecteurs en leur présentant, grâce à l'inspecteur Chen, poète et fin gourmet à ses heures, les mets les plus raffinés. Cette fois encore, on salive à la lecture d'un menu de fête : tofu froid aux fleurs de bourses-à-pasteur sauvages, crevettes blanches à l'eau salée, tête de carpe frite, oeufs de cent ans à la sauce soja et au gingembre émincé, tendre poisson au vin de Shaoxing, et gigantesque tortue vapeur au jambon de Jinhua et au sucre candi.

Mais l'on ne peut s'empêcher de penser aux pages précédentes où les gens les moins aisés n'ont pas accès à cette nourriture bio et se nourrissent de crevettes passées au formol ou nourries aux antibiotiques. Où même les boules de riz au sésame ont un drôle de goût. Normal, elles sont frites à "l'huile de caniveau". Triste Shanghai.

Dernier titre paru : Chine, retiens ton souffle de Qiu Xiaolong, trad.de l'anglais par Adélaïde Pralon (Liana Levi)