Ceux qui sont déjà allés à Naples reconnaîtront, sous la plume de Maurizio De Giovanni, ce qui en fait le charme vénéneux. La Via Toledo qui la traverse de part en part, le café Gambrinus, la belle Ischia au loin, la chartreuse San Martino sur les hauteurs, l'ambiance du lungomare (le bord de mer) le dimanche après-midi quand la moitié de la ville y déambule. Ils en humeront les odeurs et les goûts, ceux des pizzas frites et des sfogliatella, ces pâtisseries qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Ils en écouteront les mots qui ne disent que l'Italie du Sud, comme ce rèfola, "qui ne signifie pas le coup de vent en général, mais un coup de vent, en particulier", "un souffle magique qui disparaît avant qu'on ait eu le temps d'identifier sa présence" ; rien à voir, non, rien à voir, avec le refolo, qui n'est qu'"une brise fade".

Mais c'est grâce à son personnage du commissaire Ricciardi que l'auteur italien donne à Naples une dimension poétique et mystérieuse. Une ville empreinte de traditions, où l'on peut tomber amoureux d'une femme aperçue derrière une fenêtre sans jamais lui parler, où une belle est considérée comme vieille fille à 24 ans. Une ville où l'on demande facilement une grâce à la Madonna del Carmine, où les disparus hantent les esprits. On y jette des dragées derrière le convoi funéraire d'un enfant mort trop tôt en référence à tout ce qu'il ne vivra pas, sa "communion, confirmation, mariage". Les mourants conversent avec les déjà-morts. Le commissaire lui-même n'a-t-il pas cette faculté de voir les défunts surgir au détour d'une rue, là où ils ont trépassé ?

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Jamais on ne résiste à Naples

Cette dimension ésotérique se mêle à une lecture ultraréaliste de la ville. Chez Maurizio de Giovanni, l'époque est celle des années 1930, du fascisme au pouvoir. On y boit du surrogato, un ersatz de café à base de haricots. On y rencontre des gradés de la police soucieux d'être invités à des fêtes prestigieuses parce qu'il se murmure qu'un proche de Mussolini y sera. On y croise des gardiens de palazzo qui ne peuvent s'empêcher de trembler lorsqu'ils croient avoir affaire à la police politique - "Je n'ai rien fait de mal, je ne me suis jamais occupé de politique, c'est pour ça que j'ai encore jamais pris la carte du parti. Mais je vais le faire tout de suite, aujourd'hui même, je vous le jure. J'ai toujours été fasciste, depuis le début...", dit l'un d'eux dans L'Enfer du commissaire Ricciardi.

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Napoli la pauvre se mélange à Naples la belle. D'un côté, on croise les scugnizzi, ces gamins des rues qui vivent en revendant des objets chapardés et qui, suspendus en grappe aux rambardes extérieures du tramway, "profitent d'une promenade gratuite, nus et noirs comme des Africains, chahuteurs et gais comme des paillasses". On vit dans des bassi, ces appartements d'une pièce en rez-de-chaussée des rues populaires, où l'on meurt en couches même lorsque l'on est la femme du caïd du quartier. De l'autre, les médecins fortunés installent leurs maîtresses dans des zones chics comme le Vomero, de riches veuves préparent des bals costumés avec vue sur la baie.

Jamais on ne résiste à Naples, comme ce personnage venu de Rome : "Elle en adorait la gaieté, sa capacité à changer de visage et de couleur au fil des saisons [...] elle était ravie par sa musique ininterrompue, le fait qu'à n'importe quelle heure et dans n'importe quelle circonstance on entendait toujours quelqu'un chanter à tue-tête ou à voix basse ; elle en appréciait la nourriture et la douceur du climat qu'elle savait pourtant capricieux ou pluvieux comme en ce moment. Dans cette ville, décidément, elle ne parvenait jamais à être triste."

Dernier titre paru : L'Enfer du commissaire Ricciardi, par Maurizio De Giovanni, traduit de l'italien par Odile Rousseau (Rivages Noir).

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