Voilà presque trente ans que Michael Connelly trimballe Harry Bosch, son héros, dans les rues de la mégalopole californienne. Depuis Les Egouts de Los Angeles jusqu'au récent Nuit sombre et sacrée, impossible de dissocier l'inspecteur un brin désabusé d'une ville qu'il ne quitte que rarement. Inlassablement, au nom des victimes qui réclament justice et pour ne laisser aucun crime impuni, il traque les meurtriers dans les bas-fonds d'une cité des Anges qui n'a rien d'une usine à rêves. Il parcourt la tentaculaire "Vallée" et son entrelacs d'autoroutes. Il nous apprend à bouger en décalé des autres pour éviter les embouteillages monstres ou à prendre les voies ordinaires lorsque les autoroutes sont trop encombrées.

On est presque surpris quand, au détour d'une page, Connelly évoque le métro, tant Los Angeles reste, dans ses livres, associée à la voiture. Un autre de ses héros, l'avocat Mickey Haller, n'a-t-il pas carrément installé son bureau à l'arrière d'une Lincoln ? Le smog au-dessus de la ville est la conséquence de cette circulation, mais aussi une métaphore du quotidien de Bosch qui, sans cesse, retombe "dans la crasse". Sous la plume de Michael Connelly, Hollywood est une zone où les filles se prostituent et se font tuer, "la destination finale de tous les monstres et autres perdants de la société".

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Le panneau aux lettres blanches, connu du monde entier, sert de repère pour situer un cadavre retrouvé au fond d'une canalisation, bien plus qu'à faire briller les étoiles du cinéma. Bosch ne fréquente pas les quartiers de la classe moyenne, leurs allées proprettes et leurs maisons de plain-pied.

Flics, food truck et donuts

De la plage et de l'océan, on ne voit pas grand-chose. Son univers est celui des blocs où s'alignent les immeubles des années 1950 qui ont mal vieilli. Et celui des hôtels minables, où l'on se réjouit qu'il n'y ait que deux brûlures de cigarette sur le couvre-lit et où, dans la salle de bains, "le carrelage blanc [est] aussi jaune que les dents d'un vieillard". Sa mère l'a prénommé Hieronymous en hommage au peintre et lui a légué une reproduction du Jardin des délices, "avec un mot expliquant que ce tableau lui rappelait Los Angeles. Une ville de fous".

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Le Los Angeles de Bosch est celui des flics. Celui du Mariscos Reyes, un food truck où les patrouilles de nuit viennent manger des fruits de mer, celui du Yum Yum Donuts où les flics débarquent pour acheter des beignets par douzaine. Bosch navigue entre Parker Center, le siège de la police, et le commissariat de Hollywood, avec sa table des homicides et ses casiers que l'on ferme à clef mais qu'un vieux trombone suffit à crocheter. De là, il observe tous les maux de l'Amérique de ces trente dernières années : les émeutes des années 1990, le terrorisme de la décennie 2000, la surconsommation d'opioïdes de la période récente.

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Bosch ne s'élève au-dessus de la noirceur que lorsqu'il rejoint, dans les collines, Woodrow Wilson Drive et sa maison sur pilotis, presque un cabanon, qui surplombe la ville. Il en a fait son refuge, son point d'ancrage. Sur sa terrasse, enfin, il trouve l'apaisement. "De la porte de derrière, Bosch voyait jusqu'à Burbank et Glendale. Il apercevait les montagnes teintées de mauve au-delà de Pasadena et d'Altadena. Parfois, il distinguait les colonnes de fumée et le flamboiement orange des feux de broussaille dans les collines. La nuit, le ronflement de l'autoroute s'atténuait et les projecteurs d'Universal City balayaient le ciel. En contemplant la Vallée, Bosch ne manquait jamais d'éprouver un sentiment de puissance qu'il était incapable d'expliquer." A force de traîner avec lui sur cette terrasse, on a presque envie qu'il nous offre une bière.

Dernier titre paru :Nuit sombre et sacrée de Michael Connelly, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin (Calmann-Lévy).

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