Soyons honnête, avant d'ouvrir les romans de Leye Adenle, on ne connaissait pas grand-chose de Lagos. Quelques images de buildings ultramodernes nourris à la rente pétrolière du Nigeria, à peine plus. A la lecture de Lagos Lady ou de Feu pour feu, on découvre une mégalopole vibrante, violente, corrompue. Comme l'un des personnages, un journaliste anglais débarqué là presque par hasard, on se perd dans un tourbillon où nos repères n'ont plus cours, on tente de savoir ce qui peut nous aider parmi tous les clichés et les avertissements colportés par les gardes de l'aéroport ou les chauffeurs de taxi.
L'auteur a fait d'une certaine Amaka l'héroïne récurrente de ses écrits. Cette fille de diplomate s'est donné pour mission de défendre les jeunes femmes brutalisées par les hommes et de faire tomber ceux qui abusent de leur richesse et de leur pouvoir pour assouvir leurs besoins sexuels. A sa suite, on découvre l'enclave pour millionnaires de Victoria Island, où l'épaisseur des grilles et le nombre d'agents de sécurité marquent l'importance des habitants.
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On dort à l'hôtel Eko, le palace fréquenté par la haute société, on s'arrête dans des clubs où l'on boit du champagne Cristal, du Moët et du cognac Hennessy, où les hommes sont parfumés au Fahrenheit de Dior, mais où les femmes arborent parfois un sac à main sur lequel le logo "Gussi" témoigne d'une contrefaçon. Les étudiantes ont de bons amis pour subsister qui les conduisent parfois au pire, comme cette fille balancée les seins coupés devant un bar, dans Lagos Lady. En pleine campagne électorale, les hommes se réunissent dans des salons opulents pour compter les liasses de billets qui garantiront demain la victoire de leur candidat au poste de gouverneur.

A Lagos, la capitale économique du Nigeria, richesse et pauvreté se côtoient.
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"A Lagos, on ne sait jamais dans quel lit on va se réveiller"
Chez Adenle, on passe des quartiers chics aux plus pauvres. Tout à coup, les vélos transportent trois personnes et une chèvre noire, les Peugeot 504 font office d'ambulances. Le désordre règne : "Aux deux voies de cette route s'est ajoutée une troisième. Des autocars privés bringuebalants, bondés de passagers, avançaient sur le bas-côté, avec deux roues sur la chaussée. [...] Des motards décharnés empiraient encore ce chaos en s'entêtant à manoeuvrer leurs motos-taxis déglinguées au milieu de l'embouteillage, leurs passagers perchés derrière eux, au bord du désastre, subissant des embardées et des à-coups."
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Les réalités sont multiples. Sur le populaire marché d'Oshodi se mêlent piles de sous-vêtements féminins et énormes rongeurs dont la viande est fumée. Là, il suffit d'un jerrican et d'un pneu pour transformer un jeune voleur en torche vivante.La "Venise de Lagos" est un bidonville en bordure de l'eau où "la puanteur du lagon - excréments, débris en décomposition et mort - [est] suffocante". Ailleurs, les noms anglophones King George V Road ou Victoria Island rappellent le passé colonial de la ville. Les vêtements, les agbadas blanches, les jalabiyas côtoient les tenues militaires, très prisées de certains.
Et un personnage lâche : "Une fille que je connais [...] dit qu'à Lagos on ne sait jamais dans quel lit on va se réveiller. Un matin, tu ouvres les yeux sur ton vieux matelas une place, infesté de poux, posé sur le plancher de ta piaule minable, et le lendemain tu te réveilles dans des draps en coton égyptien mille fils, à l'hôtel Intercontinental, à côté d'un sénateur prêt à signer un contrat de cinq millions en ta faveur." C'est dans cet univers qu'Amaka, l'héroïne d'Adenle, cherche à faire régner un peu de justice. Un but méritoire. Comme une bulle d'espoir, enfin, dans une ville sombre.
Dernier titre paru : Feu pour feu, de Leye Adenle, trad. de l'anglais (Nigeria) par David Fauquemberg (Métailié).
La semaine prochaine : Naples vue par Maurizio de Giovanni

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