L'Acropole, le Parthénon, le bleu éblouissant de la mer Egée, un peu plus loin. Spontanément, Athènes évoque des images de cartes postales. Rien de tel, pourtant, dans les romans de Petros Markaris : son héros, le commissaire de police Kostas Charitos, évolue au sein d'une ville empêtrée dans la crise économique qui secoue la Grèce depuis une décennie. Une cité où les retraités manifestent parce qu'ils n'ont que 400 euros de pension, où l'on supprime les 13e et 14e mois aux fonctionnaires, où une mère de famille apprend à noter tous les matins la liste des magasins annonçant à la radio des promotions pour constituer des réserves et faire vivre deux foyers - le sien et celui de sa fille adulte - avec un seul revenu. Une capitale où l'on achète une Seat Ibiza plutôt qu'une voiture japonaise ou coréenne, par solidarité avec les Espagnols et les Portugais, ces autres peuples d'Europe "qui en prennent aussi plein la gueule".
Et même si, depuis Offshore, publié en 2018, la situation s'améliore enfin, les mauvaises habitudes ayant conduit au désastre sont toujours là. La corruption et les tricheries ne sont jamais loin. Les investissements décollent car le blanchiment d'argent y est, ici, plus intéressant qu'ailleurs. Les armateurs reviennent au pays, sans doute parce que le gouvernement leur a promis des avantages. Les chefs et sous-chefs de la police s'amusent à freiner les enquêtes au gré de leurs intérêts propres ou de ceux de plus puissants qu'eux. D'où vient l'argent qui coule à flots ? La question se pose sans cesse, sans réponse.
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Pour ne pas perdre pied, ni l'envie d'exercer son métier de policier, le héros Kostas Charitos s'accroche à quelques rituels. Celui de son café et croissant du matin, sans lesquels une journée ne peut pas démarrer. Celui de trouver, dans les légendaires embouteillages athéniens, le chemin le plus rapide, à défaut d'être le plus court - "La durée du parcours entre Pangrati et la place Syntagma est une affaire de chance. Si on tombe sur un rassemblement, une manifestation, on peut mettre huit heures. Si on y échappe, un quart d'heure peut suffire. Aujourd'hui, les dieux sont avec nous et nous arrivons en dix minutes."

Pendant la crise financière, la place Syntagma et le parlement ont été le lieu de nombreuses manifestations.
© / L'Express
L'extrême droite a pris date et s'est installée dans le pays
Charitos n'existe pas sans sa famille, sa femme, Adriani, sa fille Katerina et quelques autres. La cuisine les réunit. Ils fêtent les bonnes nouvelles à coups de tomates farcies accompagnées de feta, ils oublient les mauvaises en confectionnant des feuilletés aux herbes. Les brochettes sont les incontournables des grands événements - "rappelle-toi celles qu'on a mangées le soir de la chute des Colonels", dit un membre de la famille dans Liquidations à la grecque.
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Mais dans cette Athènes en plein bouleversement, malmenée par les instances financières de l'Union européenne, la famille n'est pas toujours un refuge, comme en témoigne cet homme croisé dans Offshore : "On se marie, monsieur le commissaire, et pendant cinquante ans, on a une vie de couple parfaite. On élève trois enfants, on se soutient mutuellement, et tout à coup, à 70 ans, votre épouse rejoint l'Aube dorée. Elle ne se dessine pas une croix gammée sur le bras, elle ne défile pas avec les crânes rasés et les gros durs, n'empêche, elle est infectée jusqu'à la moelle."
L'extrême droite a pris date, elle s'est installée dans le pays. Les étrangers en sont les premières victimes et les boucs émissaires parfaits pour des crimes qui ont d'autres motivations, pécuniaires ou politiques. "A l'époque de mon père brigadier, on cherchait un homme de gauche pour lui coller le crime sur le dos. Aujourd'hui, on cherche un immigré", lâche, un brin désabusé, Kostas Charitos dans les dernières pages d'Offshore.
Le Séminaire des assassins, par Petros Markaris, trad. du grec par Michel Volkovitch (Seuil).
