La bombe à retardement signée James Ellroy aura mis neuf ans pour exploser. Neuf ans d'attente entre la publication d'American Death Trip et Underworld USA, dernière partie de sa trilogie sur les Etats-Unis période 1960-1970. Une attente qui frise l'énervement, attise l'excitation et entretient, évidemment, le risque toujours plus grand d'une déception. Une fois le roman fini, le couperet tombe, et le jugement est définitif : Underworld USA est bien au-delà de toutes les espérances. C'est une oeuvre majeure. Folle. Démesurée. Emportée par une fièvre romanesque qui ne guérit jamais. Après lui, le déluge. Et pendant, également (Lire un extrait).

Résumé des épisodes précédents : devenu le plus grand écrivain vivant de romans noirs, tel qu'il l'avait lui-même annoncé à la publication, il y a plus de vingt ans, de son Dahlia noir, James Ellroy s'est attelé, depuis American Tabloid, en 1995, à son grand oeuvre : raconter les Etats-Unis, de l'ère Kennedy au Watergate. De l'époque où, selon lui, le pays perd son innocence - l'assassinat de JFK - à celle où la présidence se confond avec une vulgaire histoire de plomberie, signe de tous les renoncements à une ambition politique digne d'un Etat à la grandeur désormais oubliée. American Death Trip, le deuxième volet, s'achevait sur la mort de Bobby Kennedy, le 6 juin 1968, Underworld USA s'ouvre, après un prologue, le 14 juin 1968, dans la suite d'un hôtel de Las Vegas, où Wayne Tedrow Jr a installé son labo de fabrication de drogues.

Une nouvelle fois, trois personnages servent de points d'ancrage au récit : Wayne Tedrow Jr, donc, homme de main de Howard Hugues aux accointances mafieuses, Dwight Holly, bras armé de John Edgar Hoover, patron tout-puissant du FBI, et Don Crutchfield, détective privé au romantisme pourri par les caniveaux. Autour d'eux, des centaines de personnages, des centaines de pages, des centaines de lieux, de meurtres, de silences, de combines, de toutes ces choses que l'histoire des bureaux feutrés, ovales ou non, efface - si tant est qu'elle en eut conscience.

Il ne cesse de faire exploser les mythologies

Underworld USA est un rouleau compresseur auquel rien ne résiste et sûrement pas la tentation de le quitter. Délaissant l'écriture parfois trop saccadée d'American Death Trip, Ellroy, sans renier son style dégraissé jusqu'à l'os, trouve une ampleur romanesque qui s'accroche aux faits en leur donnant un souffle dont ils sont, a priori, totalement dépourvus.

Page 782 : "Nous sommes obnubilés par nos propres vies, au point de les confondre avec l'Histoire." Cette phrase, prononcée par l'agent du FBI Jack Leahy, pourrait être le pivot de l'oeuvre de James Ellroy qui a fait, justement, de sa vie un roman parce qu'elle nourrissait un imaginaire propre à un pays en proie aux excès : mère assassinée, délinquance, flirt avec la mort, écriture en forme de catharsis. Comme à ses personnages, toute perte lui est encore douloureuse. James Ellroy est le seul écrivain américain, aujourd'hui, qui ne cesse de faire exploser les mythologies, la sienne et celle de l'Amérique, puis de les reconstruire. Pour les briser à nouveau. Et se remettre à l'ouvrage. Jusqu'au bout de la nuit.