Comme les masques de carnaval dont s'affublent les Picaros leur permettent de prendre le pouvoir à Tapiocapolis, la nostalgie habille souvent notre lecture de Tintin. C'est elle qui nous permet de renverser le temps, ce tyran, et de retrouver l'enfance, c'est elle qui nous procure la plus vive émotion. Pourtant, Tintin n'est pas à ses lecteurs ce que la madeleine trempée dans du thé était à Proust : chaque album a la saveur du vivant, il se croque à pleines dents. C'est pour affirmer cette philosophie que Beaux-Arts Magazine et L'Express ont décidé de consacrer un hors-série de luxe au rire de Tintin

Il s'agit, d'abord, d'établir la véritable généalogie de la force comique de cette oeuvre. La racine principale en est la vie, donc le caractère d'Hergé, individu à la psychologie complexe, dont l'enfance n'est pas illuminée par les éclats de rire... Le dessin est alors un soupirail vers la gaieté, avant que l'adolescence et ses errances urbaines, ainsi que le scoutisme et ses évasions campagnardes, n'apportent l'ingrédient essentiel de la drôlerie : le gag. Aventures et mésaventures, rencontres diverses, incidents de la vie en société... Les gens et les jours deviennent alors matière à rire et à faire rire. De cette jeunesse en clair-obscur sort l'adulte Georges Remi : il ne laisse pas le souvenir d'un plaisantin patenté, n'incarne pas la figure du boute-en-train, mais les témoignages établissent qu'il y eut toujours en lui quelque chose qui riait, et ce recoin-là n'était jamais loin du recoin qui créait

Chaque gag est construit dans un souci cinématographique

L'arbre du rire tintinesque plonge aussi ses racines dans le terreau mêlé des époques. Les années de formation et de labeur d'Hergé sont, en Europe, des périodes de drames, de tragédies et de tensions politiques, mais aussi des ères de progrès technique et d'évolution des moeurs : les publications destinées à la jeunesse, le dessin de presse, les balbutiements des "cartoons" et, plus généralement, les codes de l'humour n'échappent pas à ces révolutions, dont Hergé se fait le héraut. Même les aspects les plus sombres de ces années-là, comme l'omniprésence des dictatures, la colonisation, les clichés racistes ou la guerre froide sont un point d'appui pour l'humour - y compris par une mise en scène du cynisme géopolitique (le mal n'est jamais vaincu), ou de l'absurde inhérent à la modernité.

Avec l'aide de Moulinsart SA, Beaux-Arts Magazine et L'Express ont voulu détailler aussi tout l'arsenal du rire "made in Tintin". Comme Abdallah quand il tyrannise Moulinsart, Hergé épuise les pétards du comique, qu'il s'agisse des onomatopées, des exclamations visuelles ou, bien sûr, du voca -bulaire imagé du Capitaine Haddock. Mais la structure drolatique est plus riche encore que ses symptômes éruptifs : chaque gag est construit dans un souci cinématographique, chaque case est comme un plan ; plus que l'incident comique, c'est sa victime qui possède la force drolatique ; le running gag est fondamental, du lama cracheur aux apparitions de Séraphin Lampion, en passant par les coups de fil à la boucherie Sanzot, et c'est par le cerveau autant que par les yeux que l'on se met à rire...

Dans l'immense brigade du rire enrôlée par Hergé, qui va des Dupondt à Rastapopoulos, de la Castafiore qui chante trop fort à Tournesol qui n'entend pas assez, en passant même par le Yéti, c'est finalement Tintin lui-même qui est le personnage le moins préposé au comique. Le héros est là pour agir, le reporter est là pour débusquer le mal et rétablir la justice. Mais tout autour de lui résonnent mille milliards de mille fous rires.