D'abord, voici un petit florilège de citations, sur différents sujets. Les Français? «Bêtes, vulgaires, veules, sinistres, offensants [...]. Non seulement ils ont renié leur religion, mais ils piétinent chaque jour leur langue avec la gaieté des gens qui jouissent d'être lobotomisés.» L'Afrique? «Si je dis [qu'elle] ne m'intéresse pas, [...] si je dis que je n'ai jamais désiré une Africaine, [...] cela implique-t-il que je sois "raciste"?» On continue. Mai 68? «Comment pouvais-je prendre au sérieux ces désordres liés à la montée de la sève printanière, au vieillissement du pouvoir gaullien, et à ce qui était sans doute l'ultime manifestation de la France en tant que nation littéraire?» Le 11 Septembre? «Il n'est pas impossible que les attentats du 11 Septembre soient une mise en scène américaine à capitaux saoudiens.» Allez, quelques-unes, encore. L'attrape-coeurs de Salinger? Un «roman évidemment "culte" et cabotin [...], dont la descendance est surtout sensible dans le niveau de langue dégradé de la littérature pour la jeunesse à tendance sociale, donc vulgaire». L'immigré? Il «est aujourd'hui une figure autrement considérable que l'écrivain». Patrick Modiano? «L'unanimité louangeuse qui accueille depuis quarante ans chacun de ses livres en dit long [...] sur l'état d'une France qui se complaît à ruminer le bonheur des années soixante ou le parfum vénéneux de l'Occupation.»

On pourrait en ajouter des dizaines du même acabit, sur l'état de la littérature, le multiculturalisme, la religion, l'homosexualité, l'altermondialisme et, bien entendu, l'état de la langue et de la littérature. Nous sommes en 2008, et toutes ces phrases sont extraites d'un opuscule, récemment paru dans la vénérable collection Blanche de Gallimard, intitulé L'opprobre*. L'auteur n'est autre que Richard Millet, que de nombreux médias ont présenté à la rentrée littéraire 2006 comme l'éditeur des Bienveillantes, quitte à omettre de signaler son oeuvre littéraire, parmi les plus intéressantes du moment. De quoi, peut-être, le mettre en colère...

Un style magnifique, mais un fond qui dérange Né en Corrèze en 1953, Richard Millet a passé l'essentiel de son enfance au Liban, suivant son père ingénieur parti sur un chantier pendant près de huit ans. De retour en France en 1967, ce catholique pratiquant fit des études de lettres, devint enseignant en banlieue et, en 1983, publia chez P.O.L son premier livre, L'invention du corps de saint Marc. Dix ans plus tard, il fit un petit scandale avec la parution du Chant des adolescentes, évocation sulfureuse de la beauté des collégiennes. Cette micro-polémique ne l'empêcha pas, l'année suivante, de recevoir le prix de l'Essai de l'Académie française pour sa trilogie du Sentiment de la langue. Mais son talent d'écrivain commença à toucher un plus large lectorat, avec sa série de romans sur le Limousin ou la Haute-Corrèze - citons La gloire des Pythre, La voix d'alto ou, surtout, le magnifique Ma vie parmi les ombres.

Loin des romans de terroir caricaturaux, Millet décrit dans une langue classique et somptueuse un monde perdu, terreux, parfois hostile, violemment sexué. Si tous s'accordent sur l'évidente beauté de son style, Millet dérange et dérape sur le «fond». Ainsi Lauve le pur fut-il taxé en 2000 de «raciste», à cause des songes de son personnage principal, prof dans une ZEP et qui lui ressemblait beaucoup... L'image de l'écrivain «réactionnaire» lui colla alors à la peau. L'an passé, en pleine rentrée littéraire, ce membre du comité de lecture de Gallimard sortit un petit livre, a priori anecdotique, mais qui mit le feu aux poudres. Tiré d'une leçon donnée à la BNF, Désenchantement de la littérature parlait d'un inexorable déclin des lettres et de la chute de la civilisation - ses marottes - mais, au passage, égratignait la démocratie, la presse, l'illusion des droits de l'homme - sans oublier les «barbares des banlieues». Décontenancé par les attaques dont il fut l'objet dans les journaux (ne les aurait-il pas un peu cherchées?), l'écrivain décida de répliquer à la violence par... la violence.

Moins de six mois plus tard, elle prend donc les traits d'une suite de courts paragraphes ou aphorismes (assez remarquablement écrits), dans laquelle il se lâche pour le meilleur et pour le pire: L'opprobre. Son sous-titre? Essai de démonologie...

«Je n'ai pas le sentiment d'avoir été très méchant», minaude Millet, un chapelet dans une main, un verre de bordeaux dans l'autre. «Lisez certains fragments de Nietzsche, et vous verrez ce que peut être la violence verbale...» Puis, après un silence, il se reprend: «Evidemment, il y a un aspect provocateur et excessif dans L'opprobre. Mais l'époque veut que, pour pouvoir être entendu, il faut exagérer. Nous vivons sous la dictature du politiquement correct, qui refuse un autre réel que le sien.» On lui cite un passage, page 132, où il évoque tour à tour, dans le métro, «un Pakistanais qui pue les épices» et «un Noir sentant un mélange de haschich et de transpiration». Il nous coupe: «Attendez, si j'ai écrit "un Pakistanais", ça ne signifie pas "tous les Pakis- tanais". Il faut juste savoir lire. [Rires] J'ai le malheur d'être un hypersensible olfactif, alors... Par exemple, si vous êtes face à un type qui bouffe un kebab, c'est objectivement insupportable. J'en ai assez qu'on ne puisse pas dire et écrire les choses telles qu'elles sont. Quitte à faire hurler la meute.» Justement, on a essayé de la faire aboyer - pour reprendre le vocable de ce pamphlétaire (même s'il déteste ce terme). Et, là, surprise!, on se heurte à un mur de silence.

Nous avons en effet contacté de très nombreuses personnalités du milieu littéraire, aux opinions très différentes de celles de Richard Millet. Et - pratiquement - personne n'a désiré commenter. «Vous savez très bien pourquoi», nous dit un éditeur qui préfère rester anonyme. «Même si vous ne mettez pas mon nom, tout finit par se savoir, et je me "grillerais". Excusez-moi...» Jérôme Garcin - qui l'éreinta récemment dans les colonnes du Nouvel Observateur - a, lui, réagi: «Peut-être les personnes que vous avez contactées ont-elles peur que le pamphlétaire Millet leur réponde. A moins qu'elles ne craignent l'éditeur d'une maison puissante.»

Auteur polémiste de La littérature sans estomac, Pierre Jourde reproche, lui, quelques «travers agaçants»: «Globalement, je ne suis pas en accord avec le contenu de ses derniers livres. Il a tendance à se présenter comme le dernier écrivain et il a tort de déclarer qu'il n'y a plus de talents en France. Mais faisons la part des choses. Le monde culturel grouille de petits procureurs prêts à dénoncer et à pétitionner dès que quelqu'un ose une opinion non conforme. Certains des romans de Millet feront date, j'en suis convaincu, dans l'histoire de la littérature.» On surnommait le comédien Erich von Stroheim «l'homme que vous aimerez haïr». Et si ce sobriquet fonctionnait encore mieux avec notre Corrézien en fin de compte plus mélancolique que démoniaque?

* A noter la parution d'un très beau recueil de trois nouvelles, Corps en dessous (Fata Morgana).