Il arrive parfois que la littérature et l'actualité se télescopent étrangement. Quelques semaines seulement après le drame d'Utoya, voilà la Norvège et son cortège de troubles politiques qui reviennent sur le devant de la scène avec Brut, premier roman éclaboussant d'intelligence signé Dalibor Frioux. Un récit d'anticipation aussi visionnaire sur le péril xénophobe que sur la crise énergétique à venir. Milieu du XXIe siècle : alors que les gisements pétroliers mondiaux s'épuisent les uns après les autres, le cours du baril tutoie désormais les sommets, dépassant la barre symbolique des 300 dollars. De quoi siffler la "fin de la récréation" pour notre civilisation, habituée à voir en l'or noir le premier pilier de sa modernité. "C'en était bien fini de la complicité du sous-sol terrestre avec la part la plus fantasque de l'âme humaine."
Tandis que le monde entier sombre dans le désarroi et le chaos énergétique, seule la Norvège semble pouvoir tirer son épingle du jeu : doté de nappes offshore immensément riches, le petit royaume scandinave peut se targuer d'un niveau de vie confortable et de revenus gigantesques. Suffisamment pour alimenter un puissant fonds d'investissement, chargé de faire fructifier les milliards de la manne pétrolière selon des critères éthiques et moraux. Car au pays du prix Nobel de la paix, on ne plaisante pas avec la vertu. Mais si l'argent n'a pas d'odeur, le pétrole, lui, en a une. Et son parfum âcre va bien vite contaminer les acteurs dépassés de ce roman-monde, sur fond d'épidémie de morts précoces et de tentations populistes...
Après un prologue endiablé, écho à toutes les angoisses du monde moderne, Dalibor Frioux vient sonder tout au long des cinq cents pages de Brut la relation ambiguë de l'Occident au pétrole, cet opium contemporain aussi vital que corrupteur. Agrégé de philo et tête pensante du think tank Terra Nova, le romancier de 42 ans signe ainsi une fable écologique saisissante, doublée d'un regard acéré sur les motivations de l'individu face à l'excès et à la rareté. Mieux : il y parvient sans jamais perdre de vue sa fougue romanesque, ni ses personnages pétris de contradictions. Aux complexités de l'économie et de la géopolitique, il parvient même à mêler in fine la poésie du Grand Nord et de ses étendues givrées. Quelques gouttes de finesse dans un monde de Brut.