Un nouveau livre de Jean d'Ormesson? Les indifférents le resteront et ses détracteurs le soupçonneront de radoter. A 83 ans, c'est un risque à courir, pourrait-on leur objecter... L'intéressé n'a pas besoin d'avocat: «Oui, je sais: j'écris toujours la même chose», prévient-il dès les premières pages de Qu'ai-je donc fait, son récit sans doute le plus autobiographique. Et d'enfoncer le clou: «J'écris ce que je suis et j'écris ce que je sais.» C'est ringard? Tant mieux! «La littérature vivante d'aujourd'hui, qui m'a si souvent emmerdé avec son sérieux implacable et son pédantisme expérimental et toujours avorté, je lui rends bien volontiers la monnaie de sa pièce et je l'envoie se faire foutre avec beaucoup de gaieté.» Voilà qui donne le ton, enjoué, décomplexé, canaille, de ce livre d'ormessonnien en diable, mais surprenant à plus d'un titre. Car s'il évoque inévitablement ses sujets de prédilection - Homère et Montaigne, Chateaubriand et Proust, Rome et Venise, Piero della Francesca et Titien, Mozart et Bach, Dieu et le big bang, le temps et l'argent, etc. -, le célèbre académicien tombe également le masque sur des sujets bien plus intimes. A commencer par son amour sans issue pour C., «une page rude à écrire». Jean d'Ormesson désarçonné, une fois n'est pas coutume...

Inédite aussi la façon dont il évoque son histoire familiale, entre le clan de son père, le diplomate, le «janséniste mondain», et le clan du père de sa mère, capitaine de cavalerie. D'un côté, les Alpes de Bavière, le carnaval de Rio, le Quai d'Orsay; de l'autre, le château de Saint-Fargeau, les chasses à courre... Mais deux clans du même «milieu», ce milieu dont Jean d'Ormesson dévoile les rites, les codes, les interdits. Ce milieu dont il honore surtout la mémoire, de souvenirs pittoresques en anecdotes savoureuses.

Toujours aussi cabotin lorsqu'il parle de lui - «J'ai d'abord été un jeune con, j'ai changé: je suis devenu un vieux con», «Qu'ai-je donc fait? Pas grand-chose» -, l'auteur de La gloire de l'Empire ne fait pas seulement l'âne pour avoir du foin. Ecrivain depuis près d'un demi-siècle, fort d'une trentaine d'ouvrages, Jean d'Ormesson dresse ici le bilan lucide et sincère d'une existence riche en plaisirs, où ses admirations l'emportent sur ses ambitions. Et si son livre a des allures de testament, il est surtout une formidable déclaration d'amour à la vie. «Je mourrai. Mais j'aurai vécu. Rien à faire: je mourrai. Mais rien à faire: j'aurai vécu.»