Stricto sensu, si les mots ont encore un sens, la révision de l'Histoire est une bonne chose en soi. D'ailleurs, dans tout régime démocratique où les historiens sont libres de se livrer à la recherche selon leurs propres critères (savants, universitaires, contradictoires) et non selon la vérité d'Etat des diktats gouvernementaux (comme il est de mise dans la Pologne et la Hongrie d'aujourd'hui), cela va de soi. Qui irait s'opposer à ce que la démarche critique fondée sur l'apport de nouveaux faits ou d'autres éclairages permette une réinterprétation à la lumière d'une recontextualisation de l'Histoire ? Mais de nos jours, dans l'Europe des anciens empires, tout porte à croire que le débat sur le colonialisme va faire resurgir la fameuse épithète. Car à le suivre dans sa chronique quotidienne ponctuée de déboulonnement de statues, d'émissions à scandale, d'annulations de colloques, d'interdictions de prises de parole, on se retrouve face à des contradicteurs qui s'accusent mutuellement de révisionnisme : d'un côté, ceux qui dressent un bilan globalement positif de l'entreprise coloniale, de l'autre, ceux qui en tirent un enseignement exclusivement négatif, criminel et honteux.
En Grande-Bretagne, l'English Heritage est désormais dans le collimateur, et ce n'est qu'un début. Cette institution, vénérée par les Britanniques attachés à leur histoire, est l'agence gouvernementale chargée d'évaluer l'importance des sites historiques, d'en actualiser la liste, de les protéger et de gérer ce patrimoine national. C'est sous sa responsabilité que sont, par exemple, apposées sur les façades de 950 maisons du Grand Londres des plaques rondes en céramique bleue, identifiables de loin, rappelant la qualité de l'un de leurs illustres occupants par le passé. Elles font partie intégrante du paysage urbain de la capitale puisqu'elles ont commencé à apparaître en 1866. Jusqu'à présent, les rares curiosités qu'elles offraient étaient du type de celle que l'on trouve à l'entrée du 25, Brook Street, dans le quartier de Mayfair : deux plaques au lieu d'une révélant qu'à deux siècles et demi d'intervalle, deux musiciens de génie, Georg Friedrich Haendel et Jimi Hendrix, se sont succédé entre ces murs (si seulement ils avaient la mémoire des sons...). Sinon, les inscriptions sont neutres : nom et prénom, dates de naissance et de mort, métier.
Enid Blyton : des livres jugés "racistes, xénophobes et sans mérite littéraire"
Mais l'air du temps étant ce qu'il est, il y a eu des pressions pour faire retirer certaines plaques honorant des personnalités autrefois glorieuses et désormais jugées déshonorées. L'English Heritage a tenu bon, refusant de bouger la moindre plaque mais s'adaptant d'une manière toute britannique aux exigences de la diversité. Depuis peu, sur la page d'accueil du site de l'English Heritage, on fait appel aux bonnes volontés pour suggérer des noms et des lieux afin de mieux mettre en valeur des femmes, des Noirs et des scientifiques. Mais sur ce même site, on a jugé nécessaire d'aller plus loin. Car à chaque plaque correspond une rapide biographie du héros justifiant l'hommage. Ainsi, le mois dernier, les responsables ont cru bon de préciser pour la première fois que les livres d'Enid Blyton (1897-1968), l'auteure jeunesse mondialement célébrée du Club des cinq et du Clan des sept, étaient "racistes, xénophobes et sans mérite littéraire" ; outre La Petite Poupée noire, la série des Oui-Oui, entre autres ouvrages, poserait problème en raison de ses enfants blonds et de ses poupées de chiffon représentant des petits Noirs aux cheveux crépus. De son vivant, Blyton avait déjà dû affronter parfois des reproches de cette encre qu'elle balayait en précisant qu'elle ne s'intéressait pas aux critiques formulées par des lecteurs âgés de plus de 12 ans.
Quant à Rudyard Kipling, il est désormais rappelé qu'il lui fut fortement reproché d'être "raciste et impérialiste" et d'avoir osé évoquer "la mission civilisatrice du colonialisme" dans Le Fardeau de l'homme blanc ; le jugement hostile de l'écrivain George Orwell sur sa pensée et sa personne est également consigné comme si c'était parole d'évangile. Quant au dramaturge Noël Coward, sachez désormais que son homosexualité était un secret de Polichinelle (ouf ! nous voilà rassurés). Mais pour ce qui est de la plaque bleue de Karl Marx qui vécut à Soho où il écrivit la première partie du Capital, pas de problème, aucun commentaire, rien à redire si ce n'est qu'elle a été vandalisée par des clients du restaurant chic et cher juste en dessous.
Pour cela comme pour le reste, afin que nul n'en ignore, désormais...
