Ce sont sans doute les premiers textes littéraires publiés par Michel Houellebecq et personne ne les a lus. Ils avaient disparu depuis quarante ans et voilà qu'ils ressurgissent aujourd'hui comme par miracle. On doit cette résurrection à Christophe Champion, fondateur de la librairie Faustroll à Paris. Il a retrouvé un exemplaire de la revue étudiante lancée en 1979 par le futur auteur des Particules élémentaires et quelques amis. Son titre : Karamazov. C'est la première fois que cette revue -évoquée dans la biographie de l'écrivain signée Denis Demonpion- (1)- sera proposée à la vente. Même la Bibliothèque nationale de France n'en possède pas d'exemplaire...
Nous avons eu ce petit fascicule de vingt pages entre les mains dans les murs de la librairie Faustroll. On doit la couverture à Pierre Lamalattie, un ami rencontré par Houellebecq à l'Agro, par ailleurs peintre et romancier (de talent) lui-même. En page 2, dans l'ours, qui répertorie la liste des collaborateurs de la revue, Houellebecq apparait en fait deux fois : sous son pseudonyme de Dorian de Smythe-Winter et son nom de baptême, Michel Thomas. "A ma connaissance, c'est le seul document littéraire dans lequel Michel Houellebecq figure sous son vrai nom", observe Christophe Champion.

Couverture du numéro 0 de Karamazov, dans lequel Michel Houellebecq a publié deux textes.
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Cet exemplaire de Karamazov est une sorte de numéro 0 destiné à attirer des souscripteurs. Son tirage n'est pas précisé, mais sans doute était-il de quelques dizaines, peut-être une centaine d'exemplaires, estime Christophe Champion. L'éditorial n'est pas signé, mais Houellebecq y est sans doute pour quelque chose. On y dénonce la prétention des revues littéraires de l'époque : "Aujourd'hui cette culture apparaît comme un cadavre (une poignée d'érudits allumant des cierges autour de quelques grands disparus)" avec une "coupure totale entre une sous-culture de masse et une recherche hautement élitaire qui a secrété autour d'elle une carapace d'hermétisme". Une pique sans doute dirigée vers les revues "intellos" de l'époque type Tel Quel de Philippe Sollers. Karamazov -titre qui traduit l'admiration pour Dostoïevski revendiquée par Houellebecq - annonce une "esthétique nouvelle".
Neuf ans avant son premier texte officiel
A l'intérieur, la future star des lettres françaises publie deux brefs textes sous son pseudonyme de Smythe-Winter. Le premier est un poème intitulé "Variation 14" qui, il faut bien le dire, est déjà très houellebecquien. Il décrit les impressions d'un conducteur un peu mélancolique, mêlant passages lyriques et observations plus techniques. Et se termine par ces vers : "Je débranche le contrôle des vidéocassettes / Qui régulaient mon coeur -niveau 837." Le second texte , "Message de Hensley à Baddington" -un titre qui rappelle l'univers de Lovecraft, écrivain admiré par Houellebecq- relève plus de l'anticipation, avec des réminiscences de ses études d'agronomie (il y est question de "surpâturage des bovins bleus"...)
Il semblerait que le deuxième numéro de Karamazov, qui devait notamment être consacré à Kafka, ne soit jamais paru. "Ces oeuvres de jeunesse sont vraiment intéressantes, car il faudra attendre neuf ans avant la publication du premier texte officiel de Michel Houellebecq, "Quelque chose en moi", dans La Nouvelle Revue de Paris en septembre 1988, revue dirigée par Michel Bulteau, qui éditera en 1991 le premier livre de Michel Houellebecq, son essai consacré à Lovecraft", précise Christophe Champion.
Cette découverte du libraire va évidemment exciter la convoitise des collectionneurs. Christophe Champion a intégré cette pièce au catalogue qu'il présentera le 18 septembre prochain au Salon du Livre rare du Grand Palais, l'un des grands rendez-vous mondiaux de la bibliophilie. Alors, combien vaut ce numéro de Karamazov, le seul connu à ce jour ? Le libraire ne souhaite pas s'exprimer sur le sujet. Secret professionnel oblige. Risquons un chiffre : sans doute plusieurs milliers d'euros.

Affiche annonçant un débat avec Michel Houellebecq aux Etats-Unis, en 2006.
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A l'occasion du Salon du Grand Palais, la librairie Faustroll proposera une autre pièce "houellebecquienne" magnifique : une rarissime affiche sérigraphiée annonçant une rencontre avec l'écrivain à Los Angeles, en 2006, à l'occasion de la parution de son essai sur Lovecraft aux États-Unis. Le portrait du romancier est du à Charles Burns, star de la bande dessinée US. L'affiche est par ailleurs signée par Houellebecq et par Sam Lipsyte, qui avait voyagé en Californie avec le romancier à l'époque. A cette affiche sont jointes les épreuves américaines de l'essai sur Lovecraft. Cette fois-ci, le prix pour ce lot est public : 2500 euros. Un prix confirmant que Michel Houellebecq est bien aujourd'hui l'écrivain français vivant le plus prisé des collectionneurs.
(1) Houellebecq non autorisé, Maren Sell, 2005 (réédité par Buchet-Chastel en 2019)
