Pour ce Nobel de littérature 2013, les pronostics donnaient deux gagnants -Haruki Murakami et Svetlana Alexievitch- mais c'est finalement la Canadienne Alice Munro qui l'a emporté, une récompense pour laquelle elle était pressentie depuis plusieurs années.

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Son registre favori? Un genre mineur, devenu majeur sous sa plume: la nouvelle. Elle en écrit depuis ses premiers pas en littérature, à la fin des années 1960, alors qu'elle animait une librairie à Victoria, sur l'île de Vancouver. "Si j'ai commencé par écrire des nouvelles, c'est parce que ma vie ne me laissait pas assez de temps pour édifier un roman et, après, je n'ai plus jamais changé de registre", raconte Alice Munro, virtuose de la short story taillée à vif dans des destins saisis en plein vol au moment du crash, lorsque des vents hostiles vous plaquent au sol pour briser un rêve et vous envoyer cruellement au tapis, souvent au bord d'un gouffre.

Alice Munro, "notre Tchekhov"

Ce sont ces instantanés d'existences soudain chamboulées, ces vies qui capotent, que la Canadienne épingle en l'espace de vingt ou trente pages, comme des arrêts sur image où la plume doit capter l'essentiel. Du travail de ballerine, depuis Les lunes de Jupiter jusqu'à Trop de bonheur en passant par Loin d'elle, une dizaine de recueils qui ont valu à Alice Munro la plus flatteuse des comparaisons dans le monde anglo-saxon. "Elle est notre Tchekhov et elle survivra à la plupart de ses contemporains", a dit Cynthia Ozick, la grande romancière et critique américaine.

Alice Munro est née en 1931 aux confins de l'Ontario dans une famille de fermiers aussi attachés à leur terre qu'à la morale presbytérienne. Après des études d'anglais -elle travaillait en même temps comme serveuse, poste d'observation idéal-, elle a passé quelques années à Vancouver puis elle est revenue vers sa région natale, où elle a fait ses gammes dans une résidence d'écrivains avant de publier ses premiers récits dans The New Yorker ou la Paris Review. À cause de son isolement géographique et de la discrétion des maisons d'édition canadiennes, elle a dû patienter pour gagner sa notoriété, jusqu'à la consécration du Man Booker International Prize, en 2009, et, désormais, du Nobel.

Les femmes, leurs blessures, leurs secrets

En France, l'oeuvre d'Alice Munro est traduite chez trois éditeurs -Albin Michel, Rivages, L'Olivier- et, s'il y avait un livre à lire en priorité -outre Du côté de Castle Rock, une autobiographie déguisée-, ce serait Fugitives, un recueil de huit récits où elle met en scène des femmes dont les destins vont se nouer en deux ou trois pages, dont les vies vont soudain basculer à la suite d'un hasard, d'un coup de tête, ou d'un mensonge anodin. On les voit alors disparaître sur les chemins, s'éclipser à tout jamais ou, parfois, se résigner à rentrer au bercail. Ce qu'elles emportent avec elles, c'est le goût de l'inconnu, comme dans la chanson des Beatles que fredonne l'une d'elles -She's leaving home, bye-bye-.

Ces femmes, Alice Munro les dépeint avec leur mal-être, leurs blessures, leurs secrets, au fil d'intrigues impossibles à résumer parce qu'elles ne cessent de bifurquer et de rebondir. Entre temps, l'auteur de Loin d'elle aura alimenté son moulin avec des eaux souvent troubles, qui charrient le désamour et l'abandon, la peur de la solitude et du vieillissement. Reste, fragile et vacillante, la petite lumière des lointains: de livres en livres, cette lumière attire les héroïnes d'Alice Munro vers un ailleurs parfois illusoire, parfois rédempteur, comme "un sursis qui illumine l'air entier". De quoi mériter ce Nobel, qui salue "une souveraine de l'art de la nouvelle contemporaine".