Nietzsche est peut-être le philosophe qui a le plus parlé de lui-même. «Mes ouvrages [...], c'est moi qu'ils contiennent, ego ipsissimus.1» Ses pensées ne sont pas seulement des pensées, mais autant d'expériences ou d'épreuves qui forment l'étoffe même de son existence. Aussi son oeuvre est-elle jalonnée d'essais autobiographiques. Il n'a pas quatorze ans qu'il rédige déjà une première notice sur sa vie! Peu avant la crise de Turin qui devait le plonger définitivement dans le silence, Ecce Homo - sous-titre: «Comment on devient ce que l'on est» - est un ultime regard rétrospectif sur sa vie et son oeuvre. Et, au bord de l'abîme, il écrit dans un ultime effort de lucidité sur soi cette remarque poignante: «Quant à la longue maladie qui me mine, ne lui dois-je pas infiniment plus qu'à ma bonne santé? Je lui dois une santé supérieure, que fortifie tout ce qui ne tue pas! Je lui dois ma philosophie. Seule la grande douleur affranchit tout à fait l'esprit.2» Voilà en fait ce que fut la vie de Nietzsche, un long combat pour surmonter une maladie, tout sauf une «vie divine»!
Le cauchemar du petit Friedrich L'enfance de Nietzsche est placée sous le signe du deuil: «Je suis né comme plante, près du cimetière. Comme homme, dans un presbytère.3» Son père, Karl Ludwig, avait été nommé pasteur de Röcken et, en hommage à son bienfaiteur et aussi parce que son fils était né le jour de l'anniversaire du roi, il appela son premier enfant Friedrich-Wilhelm. Alors que le petit Frédéric n'a pas cinq ans, ce père «délicat, aimable et morbide4» meurt d'un «ramollissement cérébral». Peu après, survient la mort du petit frère, Joseph. Significatif de l'état d'esprit de Nietzsche, le rêve qu'il fit avant la maladie de son frère et qu'il relate à quatorze ans: «J'entendis dans l'église le son de l'orgue [...]. Et tandis que j'en cherchais la cause, une tombe s'ouvrit et mon père en sortit vêtu de son linceul [...] et revint bientôt avec un petit enfant dans les bras, la tombe s'ouvrit de nouveau, et mon père y descendit et la pierre se referma. [...] Le jour qui suivit, mon petit frère Joseph tomba brusquement malade, il eut des convulsions et mourut en quelques heures. Mon rêve s'était totalement réalisé.5» Du grain déjà moulu pour les psychanalystes et une scène digne d'un film d'épouvante! On comprend aussi pourquoi Nietzsche a toujours regardé avec douleur son enfance - «Je ne sais rien qui soit moins désirable que l'enfance et la jeunesse6» - et qu'il lui fallut «commencer sa vie par être vieux».
Choyé par sa jeune mère - Franziska avait dix-neuf ans à la naissance de Friedrich - qui ne doute pas qu'il sera un grand théologien et admiré par sa soeur cadette, Elisabeth, Nietzsche est un brillant élève qui fait ses humanités au célèbre collège de Pforta. C'est vers neuf ans enfin qu'il apprend le piano et se met à composer. La musique, moyen d'expression de sentiments indicibles et remède pour supporter ce que la vie avait de monstrueux, fut pour l'âme de Nietzsche son premier refuge: «Là où je n'entends pas de musique, tout me semble mort» (à sa mère, le 17 avril 1863).
La philologie comme échappatoire Bien qu'irrésistiblement attiré vers la musique, Nietzsche renonce au sortir de Pforta à tout projet artistique et à une carrière de musicien. Il n'en a pas moins composé une cinquantaine de pièces musicales, des lieder notamment, qu'on redécouvre aujourd'hui. Etudiant à Bonn, il s'inscrit en théologie. Mais très vite il s'aperçoit, signe parmi d'autres, qu'il a perdu la foi, qu'il ne s'y intéresse que pour l'aspect philologique. Aussi choisit-il cette dernière discipline qui consistait alors pour l'essentiel dans l'étude de la civilisation gréco-latine à travers notamment la lecture minutieuse des textes. Il y rencontre son premier maître, Friedrich Ritschl, sous la houlette duquel il devient un jeune philologue hors pair, au point qu'à la fin de ses études son professeur réussit à le faire nommer à vingt-cinq ans professeur à Bâle. Nomination assez exceptionnelle, car Nietzsche n'a pas rédigé de thèse! Ritschl le décrit à ses collègues universitaires comme un véritable «phénomène». Autre conséquence: à Bâle, en gage de fidélité, Nietzsche renonce à sa nationalité prussienne et devient un philosophe «sans patrie». Car au fond, il sait qu'il n'est pas davantage philologue que musicien: la philologie est avant tout un moyen d'échapper à l'atmosphère familiale étriquée et à la perspective de retourner au presbytère allonger la longue liste des pasteurs Nietzsche! Entre-temps, il a lu Schopenhauer, lecture décisive en ce qu'elle l'aide à se découvrir philosophe, et il a surtout rencontré Wagner (voir ci-dessous).
Wagner a cinquante-deux ans, l'âge qu'aurait eu le père de Nietzsche s'il avait vécu, et Nietzsche vit un temps dans la proximité du maître et de sa femme Cosima. Avec la brève expérience de la guerre franco-allemande (comme infirmier), on a là tous les ingrédients de son premier ouvrage: La naissance de la tragédie. Le livre, qui participe de la «wagnéromanie7» ambiante, eut pour effet de brouiller Nietzsche avec le milieu des philologues, sans pour autant le «lancer» auprès des wagnériens: son plaidoyer pour un «avenir dionysien de la musique8», son espoir de voir renaître avec le drame wagnérien la tragédie grecque, illusions de jeunesse! Quant à son fond philologique, le livre est réfuté par le critique Wilamowitz-Moellendorff, et Nietzsche, discrédité comme philologue, sans pour autant être accrédité comme philosophe. Les premières Considérations inactuelles tentent bien de reprendre sur un autre plan la polémique: la culture n'est pas que menacée de l'extérieur, comme l'ont révélé la guerre franco-prussienne et la Commune, mais aussi et surtout de l'intérieur par les «philistins de la culture», ces savants coupés de la vie et malades de leur historicisme. Peine perdue, les imprécations enfiévrées de Nietzsche passent de plus en plus inaperçues. Sa santé se dégrade: Nietzsche souffre très régulièrement de nausées, de terribles maux de tête, de vomissements et reste parfois des journées entières dans une cécité complète. Aussi doit-il prendre de fréquents congés, puis renoncer à enseigner. L'Université, bonne fée, lui octroie une petite pension.
Le «grand détachement» Commence alors une vie d' «errance perpétuelle9». Nietzsche est constamment à la recherche d'un climat plus clément. Il fuit la pluie et le froid, partage sa vie entre Gênes, Venise, Nice et la Haute-Engadine, d'hôtels de troisième catégorie en villégiatures de repos, pérégrinations ponctuées de retours en Allemagne auprès de sa famille. C'est un écrivain qui publie, le plus souvent à compte d'auteur, des ouvrages qui ne se vendent pas, et qui mène une vie solitaire, même si des amis fidèles l'aident, Franz Overbeck, le musicien Heinrich Köselitz alias Peter Gast, Erwin Rohde ou Malwida von Meysenbug. Pourtant Nietzsche, «animal supplicié» et «constamment malade» - il n'y a qu'à lire ses lettres pour s'en convaincre -, écrit sans relâche, convaincu qu'il se doit de dire au monde (et à lui-même) tout un ensemble de vérités que ce dernier n'est guère prêt à entendre. Dans Humain, trop humain (1878), récit de ses victoires sur lui-même, Nietzsche dit s'être débarrassé de «ce qui est incompatible avec sa nature10» et déclare à l'idéalisme une «guerre sans poudre et sans fumée, sans gesticulations martiales, sans pathos». Il se veut un «esprit libre», libéré de l'influence de Schopenhauer, libéré surtout de Wagner et de sa mythologie.
L'hiver 1880 fut pourtant l'un des pires de sa vie, véritable «trou noir dans son existence». Il est au fond de l'abîme, au bord du suicide. Mais il s'en sort, «ce qui ne me tue pas me fortifie11». Aurore (1881) est le signe d'une renaissance, s'y exprime une «passion nouvelle», la passion de la connaissance avec pour cible les convictions, «ennemies de la vérité». Puis c'est Le gai savoir (1882), avec le thème de la mort de Dieu, qui prépare Ainsi parlait Zarathoustra (1885), son grand poème philosophique, sorte de contre-Evangile, «symphonie12» annonciatrice des temps nouveaux et de l'arrivée du surhomme. Nietzsche - rémission du mal qui le ronge? - est même euphorique. C'est pendant cette période qu'il fait l'expérience de la révélation de la doctrine de l'éternel retour. Elle serait «venue à lui» le 26 août 1881 dans une sorte d'illumination de type mystique, «6 000 pieds au-dessus de l'homme et du temps13». C'est ce Nietzsche-là qui rencontre, en 1882, Lou Salomé, la «jeune Russe», en laquelle il espéra un temps trouver le repos du guerrier (voir encadré page 34): l'esprit libre a pensé pouvoir «réapprendre à redevenir un être humain» (à Lou, le 2 juillet).
«Je suis de ces machines qui peuvent exploser» Vient l'apothéose avant la nuit. Le fiasco de l'aventure avec Salomé laisse Nietzsche douloureusement blessé: «Je ne comprends plus du tout à quoi bon vivre, ne fût-ce que six mois de plus. Tout est ennuyeux, douloureux, dégoûtant!» (à Overbeck, 24 mars 1883). Tout retour vers l'humanité, depuis sa «détresse inégalée14», s'avère impossible. Reste l'appel de l'oeuvre, la radicalisation d'une pensée déjà radicale. Aux thèmes du surhomme et de l'éternel retour vient s'agréger celui de la volonté de puissance. Nietzsche veut faire éclater tout ce qu'il y a en l'homme de haine de soi et de ressentiment. Il est de plus en plus clair et en même temps de plus en plus borderline: «Je suis de ces machines qui peuvent exploser», avait-il écrit à Peter Gast en 1881. Cette «gigantesque apothéose de lui-même» - la formule est de Salomé dans son beau livre sur Nietzsche - débouche sur les oeuvres critiques les plus articulées et les plus construites, comme Par-delà bien et mal ou La généalogie de la morale. On y trouve les remarques les plus lucides - Nietzsche est un des premiers intellectuels allemands à tenir le «nationalisme» et l'antisémitisme pour des maladies et des symptômes de faiblesse - mais aussi des textes plus exaltés de celui qui signe parfois «l'Antéchrist», «Dionysos» ou «le Crucifié», c'est le feu d'artifice de la période turinoise (à partir d'avril 1888). Après l'effondrement final (voir ci-dessus), Nietzsche n'est plus qu'un homme qui se tait, un fou si l'on veut, qui vivra le reste de son âge auprès de sa mère, elle-même relayée après sa mort par la soeur (voir l'encadré page 28).
Mort avant d'être mort, celui qui avait vécu un peu trop intensément avec lui-même? Peut-être, mais, d'après de multiples témoignages, cette âme éteinte, ce Dionysos déchu, continua à jouer du piano... «Sans la musique, la vie serait une erreur15»!
1. Humain, trop humain dans OEuvres complètes III. 2. Nietzsche contre Wagner, OE. c. VIII. 3. Ecrits autobiographiques, PUF. 4. Ecce Homo, OE. c. VIII. 5. Kurt-Paul Janz, Nietzsche I. 6. OE. c. III. 7. Ecce Homo, OE. c. VIII. 8. Ecce Homo, OE. c. VIII. 9. Correspondance III (4 juillet 1877). 10. Ecce Homo, OE. c. VIII. 11. Le crépuscule des idoles, OE. c. VIII. 12. A Köserlitz, 2 avril 1883. 13. Ecce Homo, OE. c. VIII. 14. Ecce Homo, OE. c. VIII. 15. Le crépuscule des idoles, «Maximes et pointes» ß 33, OE. c. VIII, et lettre à Peter Gast du 15 janvier 1888.