Nouvelle aurore ou crépuscule de l'idole? Cela fait cent vingt ans que Nietzsche s'est effondré à Turin, après avoir écrit, dans une sorte de rush final, toute une série d'oeuvres parmi les plus exaltées, les plus pathétiques, mais aussi les plus enlevées et les plus lucides sur lui-même et sur son temps. Il pensait ne pouvoir être lu qu'autour de l'an 2000, son Zarathoustra porte la dédicace «pour tous et pour personne». Et voilà aujourd'hui que cet inactuel est plus que jamais devenu un classique! Mais n'est-ce pas là justement le pire piège pour celui qui ne voulait s'adresser qu'aux happy few? D'ailleurs, pourquoi prêter attention à cet homme qui fut constamment malade, qui se prenait pour Dionysos et qui mourut fou? Qu'a donc encore à nous dire cet ancien professeur de philologie aux questions si radicales que nous feignions de ne les entendre qu'à demi? Et qu'il y a-t-il de commun entre l'Europe de Nietzsche et la nôtre? Lorsqu'il parle du «nihilisme» ou évoque le «dernier homme», n'a-t-il en vue que ses contemporains, ces bourgeois un peu pharisiens, ou bien parle-t-il aussi un peu de chacun d'entre nous? Le président de la République affirmait récemment dans un de ses prônes: «Croître pour croître, consommer pour consommer, cela n'a pas de sens!» Ne serait-ce pas là précisément l'une des ultimes illustrations, dégénérée en instinct de consommation nihiliste, de la fameuse «volonté de puissance»? Pourtant qui peut lire sans un peu sourire les discours emphatiques de ce Zarathoustra qui prêche la nécessité de se dépasser soi-même, l'étrange doctrine de l'éternel retour et toutes ces fariboles autour du surhomme? D'ailleurs à propos de surhomme, n'y a-t-il pas quelques raisons de se méfier de quelqu'un qui fut si bien utilisé par la propagande nazie? Ce Nietzsche, au fond, n'a pas l'air bien démocratique. Soupçons alors sur l'énigmatique philosophe du soupçon. Essayons d'y voir plus clair, Ecce homo...