On sait l'importance de la musique pour la vie et la pensée de Nietzsche. L'époque où il est reçu à Tribschen dans l'intimité de Wagner et de Cosima compte certainement parmi les moments les plus heureux de sa vie. Wagner songe même à faire de Nietzsche le tuteur légal de son fils Siegfried. Idée qui témoigne de la confiance qui régna entre eux. Alors que s'est-il passé? Nous avons affaire à deux génies, deux caractères extrêmement susceptibles, dont l'un est au faîte de la gloire (Wagner) et l'autre (Nietzsche) aspire à être reconnu. Or le «tremplin Wagner» ne permet pas à Nietzsche de prendre place au panthéon des grands auteurs allemands. Pire, Nietzsche se sent offensé par le peu de considération dont Wagner est, selon lui, coupable: «On est irrémédiablement offensé de découvrir que, là où on se croyait aimé, on n'est considéré que comme un meuble, un objet décoratif, sur lequel le maître de maison peut, devant ses invités, amuser sa vanité» (Humain, trop humain). Blessé, Nietzsche ne voit plus dans Wagner qu'histrionisme et cagliostrisme, charlatanisme mondain. La mort de Wagner (1883) n'éteint pas le ressentiment et la déception de Nietzsche. De là, son admiration un peu forcée pour Bizet, sa haine de l'Allemagne coupable de célébrer une musique de décadence, au lieu de révérer Nietzsche, et ses dernières sorties contre le fantôme: Le cas Wagner, brûlot un peu pénible où il prononce une «sentence de mort» contre le «vieux faussaire» (à Peter Gast, 18 août 1888); Le crépuscule des idoles, titre qui est une allusion au Crépuscule des dieux; Ecce Homo, dans lequel le nom propre qui revient le plus souvent est celui de Wagner; enfin, l'ultime et pathétique Nietzsche contre Wagner. La «haine du raté» contre celui qui a réussi? Un peu, mais aussi, peut-être, plus secrètement, l'amour impossible, de Dionysos-Nietzsche pour Ariane-Cosima...