Voilà un livre qui a fait date dans l'histoire de la réception de l'?uvre de Nietzsche. Publié en 1918, traduit en 1932, il a gardé, malgré les progrès incontestables des études nietzschéennes, toute sa puissante force de séduction qui tient notamment au principe unique de sa composition. Il ne s'agit pas d'une biographie, ni d'une analyse savante de la pensée nietzschéenne, mais d'un libre parcours au gré de thèmes qui la symbolisent à travers ses héritages, ses instincts profonds, les héros que Nietzsche s'est choisis ou les anecdotes de sa vie. Ces points d'insertion symboliques ne sont pas toujours ceux que Nietzsche a développés - Judas, par exemple, n'est pas un personnage central de l'?uvre de Nietzsche - mais ils donnent à chaque fois l'occasion au lecteur de saisir sous un angle original l'âme complexe du philosophe. Rien donc qui pèse ou qui pose dans cet ouvrage où chaque chapitre est comme un coup de sonde sur l'homme et sur l'?uvre, ouvrant autant de perspectives dans lesquelles ils se reflètent tout entiers. Dans sa présentation, Pierre Hadot exagère à peine en affirmant que, par son mode de composition et sa structure, le livre de Bertram est «quelque chose de tout à fait unique dans l'histoire de la littérature», ni à proprement parler une monographie, ni un commentaire. Rompant avec les tenants d'une méthode historique, naïvement positiviste, qui croient pouvoir dire l'essentiel en se limitant à la reconstruction «objective» du passé, Bertram part des horizons imaginaires qui forment la source authentique de la légende nietzschéenne. Cela suppose de reconnaître que la légende a droit de cité en histoire et d'admettre qu'elle est «la forme la plus vivante de la Tradition historique». Cette tentative pour saisir la formation de l'image du «dernier grand Allemand» - une image qui est «toujours inévitablement notre création comme nous sommes la sienne» - est aussi un document extraordinaire sur la cristallisation du mythe nietzschéen dans la culture allemande du début du XXe siècle. Nietzsche n'y est pas seulement saisi «selon la chair», comme dirait saint Paul, mais encore compris «en puissance», gros de sa propre mythologie. Si l'on nous permet ce petit clin d'?il à Gilles Deleuze, c'est Nietzsche envisagé dans sa dimension de personnage conceptuel. Ce regard original est enfin un regard rétrospectif sur une Allemagne disparue qui ne demande peut-être qu'à renaître, et l'on se prend à rêver d'un Bertram français du XXIe siècle qui écrirait, par exemple, un essai de mythologie rimbaldienne aussi vigoureux et suggestif.