Voici maintenant que les philosophes mettent, comme les romanciers ou les historiens, la main au scénario. Choisir de nous raconter en textimage (disons) "la vie" et "l'oeuvre" de Nietzsche, même sous la forme, classique, d'un long retour en arrière, voilà qui était risqué. Ceux qui n'aiment pas Onfray (il y en a beaucoup, surtout parmi les professeurs de philosophie) et ceux qui n'aiment pas la bande dessinée (même remarque ?) continueront à ironiser. Mais ceux qui accepteront de lire sans a priori cet album découvriront un traitement à la fois lisible et sensible. Onfray évite de jargonner. Il sait faire parler ses personnages sans qu'on ait l'impression de lire un improbable "dialogue philosophique". Au reste, et sans doute à dess(e)in, plusieurs planches sont totalement libres (sic) de texte. Le scénariste met clairement en place les données, physiques, familiales et sociales, qui permettent de comprendre le cheminement original et, surtout, radical de celui qui, rejetant les présupposés de la philosophie établie depuis des lustres (Kant), voire depuis des siècles (Platon), a essayé, à ses risques et périls, de fonder une anti-sagesse de l'autonomie absolue. Le personnage de la soeur est bien mis en valeur et accablé de tous les maux - sans doute légitimement.

Mais la vraie prouesse tient au jeune Maximilien Le Roy, net et sombre, un peu raide parfois mais percutant, servi par une très belle colorisation. La mise en image de la crise finale de Nietzsche, qui a eu raison de sa raison (enfin, dix années d'enfer), là où précisément les mots deviennent infirmes et insuffisants, est une réussite.