Comment vivre après Napoléon? C'est pour répondre à cette question que Stendhal devint romancier. Julien Sorel est un fils de charpentier qui a trop lu le Mémorial de Sainte-Hélène; Fabrice del Dongo, un gamin égaré sur le champ de bataille de Waterloo. L'un comme l'autre, ces jeunes adorateurs du Corse trouvent sur leur chemin des légitimistes grotesques, à perruque poudrée, qui ont tremblé pendant vingt ans et qui se piquent d'appeler l'Aigle déchu M. de Buonaparté. Bien qu'ils soient demeurés à l'état d'ébauche, les deux ouvrages consacrés par Stendhal au «plus grand homme qui ait paru dans le monde depuis César» présentent donc un intérêt bien plus qu'anecdotique.

La vie de Napoléon date des années 1816-1818. C'est une réponse aux attaques fielleuses de Mme de Staël et de tous les nains qui se vengent sans risque du géant abattu. Le demi-solde Henri Beyle, qui l'a suivi de Marengo jusqu'aux rives de la Moskova, s'enorgueillit d'appartenir au dernier carré de ses fidèles. Sans pour autant cacher qu'il préfère le général maigrichon au souverain empâté: «Treize ans et demi de succès firent d'Alexandre le Grand une espèce de fou. Un bonheur exactement de la même durée produisit la même folie chez Napoléon.» Cette préférence est encore plus éclatante dans les Mémoires sur Napoléon (1836-1837), qui s'interrompent pratiquement à la fin de la campagne d'Italie. Vingt ans ont passé, et la légende a éteint les querelles brûlantes de la Restauration.

Comme de Gaulle aujourd'hui, il n'a plus guère d'ennemis, et la comparaison avec ses successeurs lui confère une stature quasiment surhumaine. Stendhal débute donc son chapitre un par une phrase retentissante: «J'éprouve une sorte de sentiment religieux en osant écrire la première phrase de l'histoire de Napoléon.» Mais ici encore, sa lucidité le retient de verser dans l'hagiographie. Les mots «tyran» ou «menteur» viennent naturellement sous sa plume. Il accable de son ironie les nouveaux riches de l'Empire, «les toques de velours ornées de plumes des ducs et comtes». Ce qui lui fait venir les larmes aux yeux, c'est le héros qui hante les rêves de Julien et de Fabrice, le conquérant de la République, le demi-dieu du pont d'Arcole: «En 1797 on pouvait l'aimer avec passion et sans restriction; il n'avait point encore volé la liberté à son pays.»