Et dire qu'elle voyait presque les bras de Morphée quand lui vint l'idée... "C'est en zappant, une nuit où elle était à moitié endormie sur son canapé, que Tina Uebel tomba sur un sujet de la BBC [The Spy Who Stole My Life, ndlr] qui retraçait l'affaire Freegard", nous apprend Nelly Bernard, l'éditrice du livre en France. De 1992 à 2002, Freegard se fit passer pour un agent du MI-5 pourchassé par l'IRA, parvint à exercer une emprise diabolique sur plusieurs de ses compatriotes britanniques et à leur extorquer de l'argent. L'éditrice de poursuivre: "Le lendemain, elle est parvenue à avoir le journaliste en ligne, et a été suffisamment persuasive pour se faire prêter la cassette vidéo de son film." En 2009, Die Wahrheit über Frankie, quatrième roman de Tina Uebel, reçut un fort bon accueil critique et 30 000 exemplaires trouvèrent acheteurs en un an.
Ecrivain et reporter, Tina Uebel est une voyageuse souvent injoignable. Pour sa traductrice, Stéphanie Lux, qui vit à Berlin et qui connaît bien son oeuvre, elle est une romancière "qui brouille la notion de réel. Ce polar, poursuit-elle, fait écho à son premier roman, Ich bin Duke, paru en 2002, où deux amis complètement désoeuvrés s'inventent des histoires de plus en plus sombres".
Le rêve d'un destin plus grand que le sien, c'est le thème de La Vérité sur Frankie paru en France en janvier. Tina Uebel y transpose l'histoire de départ dans l'Allemagne des années 2000. Trois étudiants, Christoph, Judith et Emma, se lient d'amitié pour Frankie, barman à Hambourg. Celui-ci confie bientôt à Christoph être un agent de l'antiterrorisme en "mission". L'étudiant est fasciné, happé, et par lui Frankie va harponner les deux jeunes femmes. Les ayant convaincus qu'ils sont en danger de mort, il les "enrôle", et plus tard les entraînera dans une série d'"opérations" en Europe de l'Est. Durant des années, ils seront coupés de leurs proches, puis subiront des sévices psychiques et corporels. Jamais nous n'aurons la version de Frankie, désormais aux arrêts. De lui, nous ne saurons que ce que racontent les trois jeunes au cours d'enregistrements recueillis par un journaliste préparant un film sur l'affaire. Entièrement construit sur une alternance de ces auditions, le livre met au jour les stratagèmes et le charisme de l'escroc par le simple effet des différences d'interprétation de ses victimes.
Si le système paraît parfois redondant au risque de casser l'effet littéraire de la machination, on saluera une narration en vase clos qui nous ouvre les yeux sur ce qu'engendre le sommeil de la conscience.