D'après l'éditeur anglais Ford Madox Ford, il est possible de juger de la qualité d'un livre sur le foi de sa seule page 99. Comment le dernier Marc Levy, vendu à plus de 200 000 exemplaires depuis sa parution (Source Edistat), passe-t-il ce test?

Le livre

L'ouvrage, paru en avril dernier, s'intitule L'étrange voyage de Monsieur Daldry. C'est le douzième ouvrage de Marc Levy, qui débuta sa carrière d'écrivain en 1999 avec Et si c'était vrai... L'étrange voyage... est un pavé de 422 pages, avec une couverture aux tons doux, illustrée d'une photo nostalgique.

La page 99

Soyons honnêtes. Le texte est écrit très gros, et personne ne se contentera d'une page pour s'en faire une idée. Dérogeons à la règle en lisant les pages 99 et 100.

Deux protagonistes, le fameux Daldry et une certaine Alice, dînent chez cette dernière en discutant. Voilà pour l'action. En voici deux extraits:

Notre lecture

Malgré l'absence d'action, mise à part la dégustation d'omelette - on a connu plus excitant comme plat littéraire -, le texte livre beaucoup d'éléments.

On ne sait si Alice est une amie, une amante, une lointaine cousine... Elle endosse dès le début de la page 99 un rôle maternel : "Vous mangerez quand même, c'est nécessaire" répond-t-elle à Daldry qui rechigne. Elle lui prépare ensuite une omelette, plat simple mais convivial, qu'ils dégustent "devant la malle". Cette malle a-t-elle son importance ? C'est un mystère. Au milieu de la page, une bouteille de gin fait son apparition, à l'initiative de l'hôtesse : s'agit-il d'une scène de séduction ("La barbe vous va plutôt bien" dit-elle) ? Cherche-t-elle à délier la langue de Daldry qui semble subir un coup dur?

A grand renfort de gin, Daldry se livre, parle d'un "lui", mystérieux et disparu, avec qui il avait des comptes à régler. Alice, rassurante et maternelle, répond des phrases telles que : "Même s'il s'interdisait de vous le dire, je suis certaine qu'il vous admirait."

Résultat, à la fin de la page, les questions foisonnent : qui est cette gentille Alice? Qui est ce Daldry et quel est son mal-être? Qui est ce "lui" qui a bafoué la liberté d'être de Daldry? Que viennent faire ici cette malle, et cette omelette?

Et le suspense s'en fut

Si la page 99 laisse planer un peu de suspense, la page 100 fait de suite retomber le soufflé. Exit la malle et l'omelette, place au père, le "lui" disparu. Cette découverte intervient dès la 2e ligne, on aurait mieux fait de ne pas tourner la page.

Daldry s'épanche sur une page entière, une histoire triste d'incompréhension père/fils, rythmée par les interventions d'Alice: "Quoi que vous pensiez, vous étiez son fils", "Vous étiez redevenu un enfant, Daldry, vous veniez d'enterrer votre père". Un peu cliché?

Cette page 100 nous en apprend beaucoup -trop ?- sur Daldry et son arbre généalogique: le père, la mère, les frère et soeur passent en revue. On apprend que Daldry est peintre, et que s'arracher à son enfance et à la maison où il a grandi lui a tiré les larmes. Beaucoup d'infos en peu de place ...

Verdict

Malgré cette accumulation de frustrations et de déceptions de Daldry, malgré la gentillesse d'Alice, malgré le fait qu'on aime les hommes à barbe, non, vraiment, on n'accroche pas à ces deux pages.

Et ce n'est pas faute d'avoir essayé puisque nous avons été intrigués par la page 99. Mais l'écriture est bien trop mécanique, et le texte reste aussi plat que l'omelette. A cause un trop plein d'informations et de ficelles bien trop visibles, les personnages ne prennent pas réellement vie. Il est clair que le personnage d'Alice se transforme en faire-valoir avec des phrases bien-pensantes pour permettre de dérouler le récit de Daldry. Il est clair qu'on cherche l'émotion du lecteur avec une telle accumulation.

Après lecture de ces deux pages, vient à l'esprit une première conclusion: l"'étrange voyage" serait simplement celui d'un fils qui s'extirpe de l'enfance pour rejoindre le monde des adultes à la mort de son père. Et trouver aussi vite cette clé ne donne pas vraiment envie de lire la suite.