Les éditeurs sont -ils tous des menteurs?
Où, ailleurs que dans le bureau d'Antoine Gallimard, petit-fils de Gaston, pouvait-on mieux débattre des «vrais chiffres de l'édition»? Nous sommes au «premier étage et demi» du célèbre hôtel particulier de la rue Sébastien-Bottin, à deux pas de Saint-Germain-des-Prés, entre un mur de volumes de la Pléiade et les plus célèbres jardins de la littérature française. Alors que le Salon du livre ouvre cette semaine, L'Express a convié le patron de Gallimard et Bernard Fixot, qui collectionne, sous son label XO, les best-sellers (Guillaume Musso, Christian Jacq, Nicolas Sarkozy...), à débattre sans langue de bois. Au c?ur des discussions, la vive polémique qui agite depuis quelques semaines les milieux de l'édition, à propos de la fiabilité des chiffres de ventes de livres en France. Les éditeurs mentent-ils sur les scores de leurs best-sellers? Quels sont les vrais chiffres de l'édition? Peut-on imaginer un système de comptabilisation incontestable?
Commençons par des travaux pratiques. Antoine Gallimard, combien avez-vous vendu d'exemplaires des Bienveillantes, de Jonathan Littell? Antoine Gallimard: A ce jour, nous en avons imprimé très exactement 700 000. Sur ce total, 5 000 sont encore en stock chez nous et environ 15 000 sont en librairie. Nous en avons donc vendu 680 000. Je vous rappelle que le tirage initial était de seulement 12 000...
Et vous, Bernard Fixot, combien avez-vous écoulé de Témoignage, de Nicolas Sarkozy? Bernard Fixot: On a dit tout et n'importe quoi à propos de ce livre. J'en ai envoyé - et donc facturé - 333 000 en librairie. Sur ce total, 23 000 invendus - ce que nous appelons les «retours» dans notre jargon - nous sont revenus. J'affirme donc que nous atteindrons un minimum de 300 000 exemplaires en librairie. Il faut ajouter à cela d'autres ventes: 10 320 exemplaires achetés par l'UMP, 20 000 par France Loisirs et 7 600 par deux autres clubs de livres. Au total, donc, Témoignage aura atteint 335 000 exemplaires, tous réseaux de vente confondus.
Ces chiffres sont nettement supérieurs à ceux récemment diffusés par l'hebdomadaire spécialisé Livres Hebdo. Pourquoi? A. G.: Depuis toujours, les éditeurs sont soupçonnés de gonfler leurs chiffres pour faire du battage publicitaire. Je ne dis pas que cela n'a jamais existé. Du coup, certains ont tendance à systématiquement minorer nos chiffres. Seulement, Livres Hebdo, comme d'ailleurs les autres palmarès diffusés par la presse, s'appuie non sur des chiffres réels, mais sur des estimations à partir d'un certain nombre de points de vente. Si le classement est juste, les chiffres en valeur absolue, eux, sont sous-estimés. Nous en avons assez de vivre dans l' «ère du soupçon». B. F.: Je félicite Antoine de parvenir à citer Nathalie Sarraute sur un tel sujet... Plus sérieusement, nous sommes en colère. Les éditeurs ne sont pas des menteurs. On nous accuse en permanence de mélanger chiffres de tirage et chiffres de ventes. Je vais donc prendre l'exemple incontestable de l'année 2005, pour laquelle les comptes sont définitivement clôturés et les fameux «retours» comptabilisés: les 10 meilleures ventes des titres publiés en 2005 par ma maison totalisent à la fin de 2006, pour le seul territoire français, 540 000 exemplaires. Ipsos (institut de sondages auquel a recours Livres Hebdo pour la publication annuelle des chiffres des meilleures ventes) annonce pour ces mêmes titres à la fin de 2006 un total de 404 000 exemplaires, sous-évaluant par conséquent la réalité des chiffres de près de 35%. Mais deux autres instituts, GfK et Tite-Live (dont L'Express publie chaque semaine le palmarès), donnent d'autres chiffres, beaucoup plus proches des nôtres, d'ailleurs. Tous les classements existants sont incomplets: certains ne prennent pas les hypermarchés en compte, d'autres oublient Internet, et les ventes à l'étranger sont en général omises. Voilà pourquoi nous sommes un certain nombre d'éditeurs à appeler de nos v?ux la mise en place d'un classement unique, comme cela existe en Grande-Bretagne (le Bookscan) ou comme cela se fait déjà pour les disques en France.
Ces classements font-ils vendre des livres? B. F.: Ils sont importants, notamment dans les newsmagazines comme le vôtre, car ils aident le lecteur à s'y retrouver parmi les 18 000 romans, essais et documents publiés chaque année. Il faut savoir qu'en littérature les 100 premiers titres du classement représentent, à eux seuls, 30% des ventes totales. Par ailleurs, nombre de libraires s'appuient sur ces classements pour passer leurs comandes. Ils peuvent donc être déterminants.
Mais ils ne sont pas les seuls à faire vendre des livres... B. F.: Nous n'avons plus Pivot, hélas! Rares sont aujourd'hui les émissions de radio ou de télévision qui ont un impact. Outre les talk-shows de Marc-Olivier Fogiel et de Laurent Ruquier, qui peuvent influer dans certains cas, je citerai l'émission de Jacques Pradel, sur Europe 1, où les auteurs ont une heure et demie pour s'exprimer. A. G.: Le bouche-à-oreille est déterminant dans le succès d'un livre. Si je vends 2 millions de chaque nouveau Harry Potter, c'est aux cours de récréation que je le dois... Les libraires jouent aussi un grand rôle. Mais il n'y a pas que les best-sellers en édition. Mon grand-père, Gaston, parlait toujours des «long-sellers». Chaque année, nous vendons 60 000 exemplaires de Belle du seigneur, le chef-d'?uvre d'Albert Cohen, sorti en 1968 - un tiers en collection Blanche, un tiers en Pléiade, un tiers en Folio. Autre exemple: le récent Prix Nobel Orhan Pamuk, vient de dépasser les 100 000 exemplaires en poche...
Etes-vous favorables aux spots de publicité pour les livres à la télévision? A. G.: Je crains que cela ne focalise encore davantage l'intérêt des lecteurs sur quelques titres phares, au détriment du reste de la production. B. F.: J'y suis favorable. Sinon, je pense que nous ne pourrons pas lutter à armes égales avec les jeux vidéo, i.Tunes et Internet. Pourquoi nous interdirions-nous de parler du Petit Prince le mercredi après-midi à la télévision, alors que nos enfants sont bombardés par toutes sortes de tentations?
Qui gagne le plus d'argent sur un best- seller: l'auteur, l'éditeur, le libraire? B. F.: En gros, on peut considérer que 38% du prix d'un livre revient au libraire et 14% à la distribution. Restent donc 48% pour l'éditeur. Là-dessus, nous versons environ 14% à l'auteur. Une fois que nous avons payé la fabrication, les frais généraux, la publicité, il nous reste en moyenne 4% de marge.
Mais, avec la place croissante des hypermarchés et l'arrivée d'Internet, n'est-ce pas le marché du livre dans son ensemble qui est bouleversé? A. G.: Vous savez, Internet ne représente encore que 3% des ventes de livres en France - même si cela atteint 4% pour les volumes de la Pléiade. Mais j'espère bien aussi que le Pléiade des poésies d'Aragon que nous publions en avril sera disponible dans les espaces culturels Leclerc ou à Carrefour. Dès qu'un livre dépasse 30 000 exemplaires, dès qu'il entre dans les listes de best-sellers, il est vendu en hypermarché. La difficulté, pour nous, est de bien gérer nos stocks, car les fameux «retours», ces livres invendus renvoyés par les libraires aux éditeurs, atteignent aujourd'hui 28%. C'est beaucoup. Certes, on a connu pire dans la maison. Je venais juste d'y entrer lorsque Malraux a sorti Les chênes qu'on abat. On y croyait tellement qu'on en avait distribué 200 000. Hélas! la moitié nous est revenue, ce qui fait un sacré «bouillon» à l'arrivée... B. F.: Nous avons la chance d'avoir, dans notre pays, la loi sur le prix unique du livre. Cela a permis à tout un réseau de petites et moyennes librairies de continuer à exister. Cela nous donne une grande liberté éditoriale, car nous ne sommes pas dans le cas des Etats-Unis, où trois ou quatre grandes chaînes de supermarchés peuvent décider du succès d'un livre.
Que pensez-vous de l'avènement annoncé du livre numérique? A. G.: Tant que les écoliers français apprendront à lire sur papier, je ne serai pas inquiet. En revanche, je connais certaines familles américaines où tout l'apprentissage se fait sur écran... Là, il s'agit peut-être d'une révolution. Mais cette histoire de livre numérique me rappelle surtout ce que m'avait dit un jour mon père, Claude, il y a bien longtemps: «Bientôt, il existera un objet incroyable que l'on pourra lire sous un arbre au mois de mai, qui ne pèsera que quelques grammes et qui se rangera facilement. Cela s'appelle un livre de poche...»