Ting Ting, Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou et Shuang: ce sont les prénoms des dix enfants que madame Ming prétend avoir eus. Fait étrange dans un pays, la Chine, dont le gouvernement pratique une très stricte politique des naissances. Qu'à cela ne tienne, madame Ming, jamais à court d'explications, va raconter en détail l'épopée de son incroyable maternité.
Au moment où le narrateur du récit d'Eric-Emmanuel Schmitt recueille ses confidences, elle est dame pipi dans le sous-sol du Grand Hôtel de Yunhai, un village de la province de Guangdong, devenu une ville de deux millions d'habitants. Quant à lui, il y travaille pour une firme spécialisée dans la commercialisation de jouets fabriqués en Chine et retravaillés en France par des stylistes permettant ainsi à des marques occidentales de dominer le marché chinois avec des marchandises pourtant fabriquées sur place. Il affirme avoir lui-même deux enfants, Fleur et Thierry, dont il n'hésite pas à montrer les photos à madame Ming. Entre ces deux êtres que tout oppose culturellement, mais que tout rapproche affectivement, un étrange dialogue s'instaure durant lequel madame Ming présentera un à un les membres de sa prétendue progéniture, inventant peut-être l'ensemble des personnages peuplant ses rêves, ses songes, sa mythomanie.
Sixième volet de son "Cycle de l'invisible", ce nouveau conte d'Eric-Emmanuel Schmitt intitulé Les Dix Enfants que madame Ming n'a jamais eus brosse une fois encore le portrait d'une femme, d'enfants, et d'humains en rupture d'identité qui cherchent à donner un sens à leur existence chaotique. On le sait: pour Eric-Emmanuel Schmitt la vie n'est pas absurde, mais mystérieuse, et c'est à l'issue d'un indispensable parcours initiatique que ce sens lui sera révélé. Cela passe chez l'auteur par l'immersion de tous les personnages de ses contes dans une forme différente de spiritualité. De la Chine de Mao dont elle conservera l'égalitarisme, à celle de Confucius dont elle perpétuera l'humanisme, madame Ming incarne une de ces héroïnes emblématiques de la volonté de s'élever par la force de l'esprit. Privilégiant un style onirique, développant l'idée très romanesque selon laquelle "la vérité, c'est juste le mensonge qui nous plaît le plus", Eric-Emmanuel Schmitt signe un émouvant récit métaphorique en même temps qu'un hymne à la liberté de création.