La sortie du film de Hayao Miyazaki, couronnée d'un plein succès, s'est accompagnée de celle de la bande dessinée correspondante, ce qui est bien la moindre des choses, même si le spectateur devenu lecteur y perd une partie du charme de l'?uvre, sans rien y gagner en échange, d'autant plus que l'affectation manga l'oblige à suivre la présentation, discutable, de ces albums de poche - reliure inversée et lecture des cases de droite à gauche, à l'exception du texte français, qu'il est bien obligé de lire de gauche à droite.
L'univers du Voyage de Chihiro est en apparence celui du conte de fées, ou plutôt de sorcières, transmué pour finir en rêve initiatique. Au cours du périple de Chihiro, une fillette de dix ans, dans «l'autre monde» - celui des dieux, des monstres, des esprits et où les humains inutiles sont changés en animaux -, on croise des dragons déguisés en jeunes garçons - à moins que ce ne soit le contraire -, des serviteurs débonnaires dotés de six bras et, surtout, ce monstre effrayant, sans visage, qui mange autrui pour retrouver une voix, avant de tourner au pathétique en se laissant faire par la petite Chihiro. Car c'est en fait celle-ci qui mène le jeu en paraissant s'y soumettre, seulement gouvernée qu'elle est par la franchise et l'honneur, ce qui lui permet de triompher, imperturbable, des épreuves semées sur son chemin.
Les psychosociologues s'intéresseront aux incessants changements de nom et de personnalité des protagonistes; et les amateurs de jolies images goûteront également les couleurs, les lignes et les signes fluides de cette version japonaise et contemporaine des aventures d'Alice.