Il arrive très en retard au rendez-vous. Mais difficile de lui en vouloir. Jean-Yves Ferri a tenu à prendre le métro depuis l'aéroport d'Orly et s'est trompé de ligne. Un taxi ? Pas son genre. Pas plus que de vivre ailleurs qu'en Ariège, non loin de Foix, entouré de chlorophylle. "La densité urbaine m'oppresse, j'ai besoin de vide et d'espace autour de moi." Un petit tour à Paris pour la promotion du sixième tome du Retour à la terre, dessiné par Manu Larcenet, puis s'en ira.
Simple, presque réservé, l'accent chantant, casquette et mise décontractée, ce provincial revendiqué pourrait pourtant se pousser du col. Il a été choisi par Albert Uderzo en personne pour reprendre en 2013 les aventures d'Astérix, la BD française la plus vendue au monde : 380 millions d'exemplaires ! Jean-Yves Ferri vient de boucler un quatrième album avec Didier Conrad au dessin, à paraître le 24 octobre, titre toujours classé secret-défense. Soixante ans après la première apparition du héros gaulois.
De Gaulle,
"Une drôle d'histoire, une coïncidence incroyable quand on sait que Conrad et moi sommes aussi nés en 1959... D'où notre attachement particulier à Astérix." Le scénariste a vu le jour à Mostaganem, en Algérie, de parents pieds-noirs qui se séparent rapidement. En 1962, l'enfant part vivre à Albi avec sa mère. Il ne reverra son père qu'à l'âge adulte, seulement deux fois, avant d'apprendre sa mort. De là à se trouver un paternel de substitution... Ce sera De Gaulle à la plage, formidable album que Ferri écrit et dessine en 2007. Gros succès de librairie. "Il y avait un poster de lui, De Gaulle, à la maison, donc je l'ai tout de suite pris pour mon papa, faute d'en avoir un sous la main", plaisante l'auteur. Ou pas. Du genre pince sans rire. Mais il assure que la suite, De Gaulle à Londres, annoncé depuis un moment et sans cesse reporté, sera bien sa prochaine BD.
Ce thème de l'abandon est présent, sur un mode drolatique, dans le nouvel épisode du Retour à la terre. Une suite également très attendue. Dix ans, en effet, qu'on n'avait plus de nouvelles de Manu Larssinet et de sa smala dans leur coin perdu des Ravenelles. Le scénariste, un certain Ferri, "besogneux certes, mais efficace", dixit le boss de la maison d'édition un brin perfide, travaillait sur Astérix et n'avait pas le temps. Manu, lui, était à la peine pour terminer son album Plast [NDLR : Blast en réalité]. Aussi parce que sa femme attendait leur deuxième bébé. Retour du refoulé : il recherche son père sur Internet, parti à la naissance de son frère cadet, et veut arrêter la BD. D'où l'expédition croquignolesque de son éditeur parisien pour le ramener à la raison. On se régale aussi de retrouver la vieille Mme Mortemont, plus fortiche qu'il n'y paraît avec son smartphone dernier cri ; ou M. Henri en pleine idylle avec une jeunette.
"Le principe de l'album dans l'album"
Non content d'introduire des éléments de sa propre histoire, Jean-Yves Ferri multiplie gaiement les mises en abîmes. Tout le monde en prend pour son grade, lui le premier, avec un sens poussé de l'autodérision. "Je ne me considère pas vraiment comme un besogneux, c'était le mot du patron, mais plutôt comme un perfectionniste. Je remets sans cesse mon ouvrage sur le métier même si certaines idées fusent. Je prends du temps pour peaufiner, éliminer, il y a beaucoup de déchets dans mes scénarios."
Tous ces clins d'oeil échapperont sans doute aux non-initiés, mais les zygomatiques sont à la fête. "J'invente davantage ce qui arrive à Larssinet [alias Larcenet]. J'imagine sa vie de citadin à la campagne alors que je la connais depuis toujours, la campagne. Quand Manu Larcenet s'y est installé, en 2002, il était inquiet que ses amis l'oublient et nous appelait tout le temps. Ça m'a fait rire. Je lui ai envoyé un dessin le représentant avec son ordinateur en pleine forêt. Le Retour à la terre a commencé ainsi, déjà sur le principe de l'album dans l'album."
La tradition française, avant-guerre, plutôt que l'école belge
Les deux hommes, qui cosigneront également Le Sens de la vie, s'étaient rencontrés à Fluide glacial. Jean-Yves Ferri y a fait ses premières armes, la trentaine venue, avec Les Fables autonomes puis quatre tomes d'Aimé Lacapelle, "sorte de détective du terroir inspiré par le second mari de ma mère, agriculteur". Reste que le chemin du 9e art n'a pas été tout tracé pour lui, même s'il dessine depuis son plus jeune âge, "un moyen d'exister par mon nom que j'étais le seul à porter dans la famille".
Après deux ans aux Beaux-Arts de Toulouse, il essaie en vain de placer ses dessins. "Je n'étais pas prêt." Puis c'est le service militaire à Nîmes, au centre audiovisuel de l'armée de l'Air où il s'occupe des diaporamas. Suivront plusieurs années de boulots divers, agricoles, de tissage, de "domptage de puces électroniques chez Motorola". On n'en saura guère plus, le bon mot avant tout. "Mais je n'ai jamais lâché le dessin, une discipline un peu oubliée chez nous. On a commencé à copier l'école belge alors que la tradition française du dessin, avant-guerre, comme celui de Gus Bofa, me paraît beaucoup plus intéressante et créative."
Quid de la politique ? "A l'instar de Goscinny dans Astérix et Lucky Luke, je préfère traquer la bêtise, essayer de montrer des comportements indéniables plutôt que d'asséner une opinion." Mission accomplie, dans la joie et la bonne humeur.
Le Retour à la terre. Les Métamorphoses (T. VI)
par Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet. Dargaud, 48 pages, 12¤.

Dix ans après le tome V, paraît enfin la suite.
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