Que les choses soient claires: Bob Dylan a toute sa place au panthéon du rock, qu'il a autant réinventé à coups de folk music qu'il a réinventé la folk music à coups de guitares électriques.
"Beep beep'm beep beep yeah"
Et s'il y a toute sa place, c'est aussi parce qu'il a mis en musique des textes qui disaient quelque chose et pas "Beep beep'm beep beep yeah" ou "T'avise pas de salir mes pompes en daim bleu". Woody Guthrie l'avait fait avant lui, c'est pas une raison pour ne pas lui reconnaître cette immense vertu: dans les années 60, Dylan a poursuivi et considérablement ripoliné l'oeuvre du maître de la chanson contestataire américaine, et pour ça, il mérite toute notre considération.
Mais pas le prix Nobel de littérature.
Parce que, quoi qu'en disent ses aficionados, Dylan est certes un formidable song writer, meilleur que Jagger, Lennon, Morrison, Bowie, Plastic Bertrand, Neil Young et Lou Reed réunis (quoique, Neil Young et Lou Reed, ça se discute), mais qu'il n'est pas un poète. Verlaine ou Kerouac n'auraient jamais écrit que "le vent nous souffle les réponses" ou demandé à "Monsieur Tambourin de lui chanter une chanson dans le chaos du matin" puisque "les temps sont en train de changer". Bon, je reconnais que l'argument, éminemment subjectif, voire déloyal, a ses limites et qu'il a aussi signé quelques vers plus présentables, dans, entre autres, A Hard rain's a gonna fall ou Highway 61 revisited - mais là encore, ce sont de formidables chansons, pas de la littérature.
Parce que même dans la catégorie song writer, si les jurés suédois tenaient absolument à dépoussiérer leur vieux trophée, il a quelques concurrents autrement plus sérieux, dont je ne citerai que Leonard Cohen, Johnny Cash ou surtout Patti Smith - qui, elle, en plus, écrit des livres qui se lisent, pas des recueils de poèmes insipides comme ce Tarentula que Dylan lui-même a fini par renier.
Les oubliettes suédoises
Parce qu'enfin, à la porte du Nobel de littérature patientent toujours quelques géants dont on se demande chaque année s'ils y auront droit avant leur mort ou s'ils rejoindront Borgès, Céline, Joyce, Woolf, Kafka ou Cohen au fond des oubliettes suédoises. Ce n'est pas faire injure à Bob Dylan que de juger que Philip Roth, Haruki Murakami, Joyce Carol Oates ou Ismail Kadare auraient eu plus fier allure que lui lors de la remise du prix, le 10 décembre, à Stokholm. Et de lui réserver l'ovation qui lui est due lors des prochains American Music Awards.