Féministe tempérée au bel esprit critique, Elisabeth Badinter démasque le naturalisme des temps modernes, ce tenace "instinct maternel" qui serait niché dans les gènes de la femme. Entre hommes et femmes, la donne égalitaire a tout changé. Pour bien des femmes, le choix est crucial : s'épanouir au travail, pour les plus privilégiées, ou avoir un enfant. C'est le noeud du conflit interne entre la femme et la mère. C'est vrai, la femme d'aujourd'hui peut croire à un prétendu "instinct maternel". Un certain naturalisme fait recette, pétri d'écologie radicale, d'éthologie vivipare fourrant dans le même sac la femme et la guenon. Un féminisme new look célèbre le retour au foyer pour mieux s'occuper de son enfant. La militance féministe prône l'accouchement à domicile, l'allaitement prolongé, la fusion avec l'enfant, au détriment du "parent pauvre" : le conjoint.
Dans le nouvel empire du sein prospéra la Leche League, organe de combat américain pourchassant le lait en poudre, le biberon impie, l'immonde tétine. C'est assurément la partie la plus drôle du livre d'Elisabeth Badinter, qui détaille cette chasse au mamelon hérétique. Par une singulière révérence à l'enfant-roi, le slogan "Mères, vous leur devez tout !" a remisé aux antiquailles le "notre ventre nous appartient" des soixante-huitardes archaïques. De nos jours, au nom de leur liberté, les femmes refusent la maternité, la diffèrent ou la négocient. De ce livre, à la fois critique raisonnée et constat, il ressort une paradoxale exception française. Championnes d'Europe de la natalité, les Françaises détiennent aussi le record de la contraception. Pour Elisabeth Badinter, la femme émancipée est le fruit d'une longue tradition. Au siècle des Lumières, aristocrates et bourgeoises confient leurs enfants à la nourrice pour se consacrer aux choses de l'esprit et tenir salon. Le marmot, épuisant fardeau, et les devoirs de la maternité ne définiront jamais l'identité de la femme classique. Aujourd'hui, la Française ne fera pas marche arrière. L'élite diplômée, refusant la besogne des langes, sans céder sur la joie d'être mère, refuse le poids coupable de l'"instinct maternel" et veut choisir. Mais si des femmes refusent d'être mère, l'écrasante majorité n'aspire qu'à la maternité. Indice d'une servitude volontaire ?