Combien d'oeuvres peuvent-elles se targuer de figurer encore dans les listes de best-sellers... soixante ans après leur sortie? Un seul: Le Petit Prince, qui talonne Harry Potter à la cinquième place des ventes de livres pour la jeunesse du baromètre 2007 de Livres Hebdo. A ce jour, le «petit bonhomme» - comme l'appelait Antoine de Saint-Exupéry, qui, cruelle ironie de l'Histoire, est mort en 1944 sans avoir jamais tenu l'ouvrage imprimé entre ses mains - s'est écoulé à 80 millions d'exemplaires en 160 langues.
Destin posthume d'autant plus étrange que ce livre universel fut en grande partie un ouvrage de circonstance dû aux hasards de l'exil, comme le relate Alain Vircondelet dans cette Véritable Histoire du Petit Prince, qui s'attache tout particulièrement à mesurer l'influence de la volcanique épouse du romancier, Consuelo, sur la genèse du conte. Tout a commencé à l'été 1942, par un déjeuner au Café Arnold, la «cantine» des Français de New York, sur Colombus Circle. Autour de la table, l'exilé Saint-Ex (vedette aux Etats-Unis depuis qu'un dîner de 1 000 convives à l'hôtel Astor avait salué l'attribution du National Book Award à Terre des hommes, en 1939), son éditeur, Eugene Reynal, et l'épouse de celui-ci, Elisabeth. A la fin du repas, Saint-Ex, mélancolique et déprimé, griffonne sur la nappe, comme à son habitude, un petit garçon à la crinière ébouriffée. «Pourquoi ne pas en faire le héros d'un conte pour enfants?» lui suggère, intrigué, l'éditeur. Oui, pourquoi pas?
A l'origine - on peine à l'imaginer aujourd'hui - le créateur de Vol de nuit ne devait pas être l'auteur des célébrissimes dessins du Petit Prince. C'est Silvia Hamilton, l'une de ses (nombreuses...) maîtresses new-yorkaises, qui crée un jour le déclic: «Tu devrais les faire toi-même», lui dit-elle. Alors, sur le conseil technique de l'explorateur Paul-Emile Victor, Saint-Ex se lance dans le crayon-aquarelle, facile à transporter dans ses pérégrinations nord-américaines. «Ce géant chauve aux doigts précis de mécanicien tirait la langue pour ne pas "dépasser"», rapportera avec humour son ami Denis de Rougemont.
Entre deux soirées arrosées à Manhattan avec Jean Gabin, Marlene Dietrich ou Jean Renoir, l'écrivain-pilote travaille d'arrache-pied dans son appartement du 27e étage au 240, Central Park South, avec vue sur le célèbre parc. Décidé à livrer son conte pour Noël 1942, Antoine se met ensuite au vert, à une heure de New York, dans le magnifique manoir de Bevin House, déniché par Consuelo et bientôt rebaptisé «la maison du Petit Prince». Tasses de café et cigarettes à portée de main, oeufs brouillés avalés à 3 heures du matin et un Saint-Ex épuisé, qui finit par s'endormir à l'aube sur ses feuillets.
A sa manière enfantine et poétique, il va mettre toute sa vie dans ce conte. Le renard? Réminiscence du fennec apprivoisé par l'aviateur Saint-Ex dans le désert de Mauritanie. L'allumeur de réverbères? Un personnage croisé dans son enfance à Saint-Maurice-de-Rémens. Les baobabs? Souvenirs des vols de l'Aéropostale au-dessus du Sénégal. Et la rose? Consuelo, très vraisemblablement, même si ce point fait toujours l'objet de vives polémiques (voir l'encadré page 102).
Car rien n'est jamais simple avec la fantasque Consuelo, disparue en 1979. Ayant pu avoir accès à ses archives, aujourd'hui entre les mains de José Martinez-Fructuoso, son ancien secrétaire et légataire universel, Alain Vircondelet affirme que son influence sur le conte fut déterminante. Saint-Ex songea même à lui dédier Le Petit Prince,avant d'opter, eu égard aux tragiques circonstances historiques, pour Léon Werth, écrivain juif menacé en France. Selon Vircondelet, le romancier aurait promis à Consuelo de lui dédier une suite du conte. Il ne l'écrira jamais: le 31 juillet 1944 au matin, son Lockheed P-38 Lightning s'écrase au large de Marseille. Il aura touché en tout et pour tout 3 000 dollars d'avance pour Le Petit Prince...