C'est l'histoire d'un cocu. Comme il y en a tant. Sauf que le malheureux trompé n'est pas n'importe qui : Michael Beard. Son nom ne vous dit rien ? Cette sommité scientifique ferait pourtant passer notre Claude Allègre national pour un grouillot de labo. Ainsi le décrit Ian McEwan : "Il détenait une chaire honoraire à l'université de Genève sans y enseigner, [...] s'associait à des "initiatives" internationales, siégeait dans une commission royale sur le financement de la recherche scientifique, parlait à la radio, en termes accessibles à tous [...], des photons ou de mécanique quantique, appuyait des demandes de subventions, était le consultant attitré de trois revues universitaires, commentait les ouvrages de ses collègues, s'intéressait aux potins et intrigues de la communauté scientifique, à ses prises de position, à ses plaidoyers, à son nationalisme terrifiant, aux sommes colossales qu'elle soutirait à des ministres et à des bureaucrates ignares pour l'achat d'un énième accélérateur de particules."

Il y a une explication à cet emploi du temps de ministre : Michael Beard a été lauréat du Nobel de physique, naguère - qu'importe s'il a peut-être été désigné par défaut... La communauté ne cesse d'ailleurs de louer la fameuse "colligation Beard-Einstein" - avoir son nom à côté du grand Albert, ne serait-ce pas la consécration absolue ? Toutefois, depuis les lauriers de Stockholm, l'activité de chercheur, au sens strict, de la vedette des éprouvettes bat un peu de l'aile, contrairement à ses sollicitations et, surtout, à sa quête obstinée des femmes.

Ce Casanova s'est en effet marié cinq fois - sans compter les multiples liaisons adultérines -, et aucune de ses noces n'a duré plus de six ans. A se demander s'il ne s'agit pas là d'une loi naturelle sur laquelle plancher... Aujourd'hui âgé de 53 ans (nous sommes en l'an 2000), Michael Beard appartient à cette étrange "classe d'hommes - peu avenants, souvent chauves, petits et gros, intelligents - que certaines femmes trouvent inexplicablement séduisants", et ce malgré "cette ridicule touffe de poils sur le lobe de l'oreille qui souligne [leur] calvitie, ce nouveau pli de chair flasque sous chaque aisselle, cette couche de graisse imbécile sur [leur] ventre et [leur] postérieur".

Sa dernière épouse, Patrice, a gardé "le teint rose de ses vingt ans" et tout le monde s'accorde à dire que cette institutrice de 34 ans a des airs de Marilyn Monroe. Ce n'est pas ce rustre de Rodney Turpin qui dira le contraire : il est l'amant de Mme Beard. S'il n'a pas été un modèle de fidélité (avec elle non plus), notre spécialiste de la colligation n'arrive pas à comprendre comment sa chère et tendre Patrice a pu jouer les lady Chatterley avec ce vulgaire maçon qui, de surcroît, n'hésite pas à la frapper. Certes, ce rustre a "quinze centimètres de plus et vingt ans de moins que le mari cocu". Il est aussi capable de soulever des sacs de cinquante kilos, alors que le pauvre Beard peine à aligner huit pompes d'affilée. Difficile de lutter... Voulant prouver sa virilité, le quinquagénaire en fureur va rendre une visite inamicale à Turpin, dans sa bicoque de Cricklewood, transformée en manoir Tudor. Mais l'universitaire a déjà eu de plus fines intuitions...

Il n'est pas sûr que cette vengeance digne d'un mauvais vaudeville soit, pour autant, plus brillante que son projet d'"éolienne urbaine à usage domestique". C'est en tout cas l'opinion de Tom Aldous (comme Huxley), l'un des jeunes scientifiques du Centre de recherche sur les énergies renouvelables que dirige Beard (même si son nom n'est guère là que pour attirer les subventions privées ou étatiques...). Ce garçon est l'une des recrues de ce laboratoire, ces cadets entre vingt-six et vingt-huit ans portant des vestes de survêtement et des baskets que le directeur aigri, au fond, méprise plus que tout. Ces quasi-clones, Beard les surnomme d'ailleurs les "catogans" (un classique capillaire, pour tout scientifique), et cet Aldous en est la caricature. Le garçon semble toutefois bigrement doué, et sa foi dans le photovoltaïque et la photosynthèse artificielle a de quoi convaincre les esprits les plus sceptiques.

Ne sommes-nous pas que des particules élémentaires?

C'est alors qu'on propose au Prix Nobel de partir au pôle Nord - enfin, dans "un confortable vaisseau bien chauffé", avec un chef italien de "renommée internationale" aux cuisines -, avec une vingtaine d'artistes ou chercheurs travaillant sur le réchauffement climatique. Voilà qui tombe à point pour se changer les idées - d'autant que certaines femmes seront présentes : entre autres, Stella Polckinghorne, une artiste conceptuelle connue pour son "jeu de Monopoly géant" et la chorégraphe Elodie de Montpellier (mais gare à ne pas l'approcher de trop près, car son mari est un ancien rugbyman français...). Mais où qu'il soit - chez lui, dans les fjords ou au Texas -, ce brillant esprit de Beard, pourtant parfois si bête, ne voit jamais venir le danger au quotidien, qu'il s'agisse d'un vin de pays nord-africain, d'une motoneige, d'un ours blanc (vivant ou mort), d'une photocopieuse, d'une serveuse trop enthousiaste ou, surtout, de ces satanées chips au vinaigre, parfois plus désirables qu'un magazine pour adultes...

On peut juger de la réussite d'un roman d'Ian McEwan à sa dernière phrase. Le Britannique appartient en effet à ces spécimens en voie de disparition (effet du réchauffement climatique ?), capables de conclure en fanfare une histoire sans jamais faire chuter la tension (souvenez-vous de l'exceptionnel final de son chef-d'oeuvre, Sur la plage de Chesil). On n'aura pas l'indécence de révéler les derniers mots, terribles, de cet excellent Solaire, satire caustique qui met en parallèle (ou en porte-à-faux ?) les enjeux de l'humanité et les petitesses ou mesquineries individuelles. D'ailleurs, depuis ses premiers romans (Le jardin de ciment, Amsterdam...), on sait que cet auteur surdoué n'est pas, pour notre grande joie, un philanthrope plein de compassion. Il est dès lors difficile de ne pas être conquis par ce portrait d'un grand esprit doublé d'une personne lamentable, et nul doute que la scène dite de "la petite commission par grand froid" risque de vous dégoûter à jamais des sports d'hiver. Si le ton se veut plus léger que dans Expiation ou Samedi, Solaire n'en creuse pas moins les mêmes sillons - les rapports de causalité à plus ou moins grande échelle, les individus prisonniers de leurs mensonges ou omissions, le rapport entre l'esprit et la matérialité la plus triviale, etc. -, toujours avec la même sidérante maîtrise de narration. Au fond, par quelles lois physiques le comportement humain est-il régi ? Ne sommes-nous, comme l'écrirait Houellebecq (rappelons-le, fan des grands écrivains anglais contemporains), que des "particules élémentaires" ? Faute de pouvoir répondre, on salue Ian McEwan pour cette réussite alliant intelligence et humour, avec ce voeu un peu paradoxal : prions pour qu'il n'obtienne jamais le Nobel (de littérature), et ne devienne jamais un Michael Beard.