Le personnage était d'une rare ampleur et méritait un aussi imposant hommage que celui que lui rend aujourd'hui Nadine Satiat. Figure incontournable de la littérature du siècle dernier, Gertrude Stein fut la papesse de l'avant-garde américaine de l'entre-deux-guerres. Née en février 1874 dans une maison neuve de briques rouges en Pennsylvanie, la petite Gertrude était la dernière des cinq enfants d'Amelia et Daniel Stein dont la famille juive avait quitté la Bavière pour le Maryland.
Nourrie de Shakespeare dès sa plus tendre enfance, sensible à la peinture dès l'âge de sept ou huit ans, après sa découverte du panorama de la bataille de Waterloo, le futur écrivain eut tôt la chance de voyager, de séjourner à Vienne ou à Paris avant de regagner Oakland. Après avoir envisagé de faire médecine dans le but d'entamer ensuite des études approfondies en psychologie, Gertrude choisit de suivre son frère Leo lorsqu'il s'installa dans la capitale française. Tous deux se mirent alors à collectionner les oeuvres d'art, à fréquenter des galeristes et des peintres dont Matisse et Picasso - lequel affirma un jour : "Il suffit qu'elle entre dans une pièce pour que la pièce soit pleine, même si elle était vide !"
D'abord influencée par Henry James, miss Stein mit progressivement en chantier une oeuvre expérimentale de longue haleine - la gestation d'un de ses livres les plus fameux, La fabrique des Américains, lui demanda des années de labeur. Elle qui inventa l'expression "lost generation" à propos de Joyce et de Fitzgerald habita d'abord rue de Fleurus puis rue Christine, où son numéro de téléphone était Danton 65-06, avec son amie Alice Toklas qu'elle avait rencontrée en 1907 et avec laquelle elle correspondit pendant près de quarante années. Morte à Neuilly-sur-Seine en 1946, Gertrude Stein reste plus que jamais la figure emblématique d'une époque artistique bouillonnante.
Nadine Satiat, auteur d'ouvrages remarqués sur Balzac et Maupassant, se montre une épatante conteuse à l'écriture tenue et fluide. Il est peu dire que la biographe a réalisé un gigantesque travail, qu'elle est admirablement parvenue à relier la vie et l'oeuvre de son sujet, à en souligner l'extrême singularité. On aurait tort de ne pas prendre le temps de se pencher sur un destin riche et passionnant, de plonger au plus vite dans une somme qui fera date.