Il se pourrait bien que la légende freudienne ait quelque mal à se relever de la charge que lui porte Michel Onfray. D'une plume dénuée de vitriol et plus taquine que dans son précédent réquisitoire (le désormais célèbre Traité d'athéologie), Onfray se livre à ce qu'il nomme une "psychobiographie" de Sigmund Freud. Le résultat est passionnant. Et accablant.
Le freudisme est une religion. Ses grands prêtres observent à la lettre ce dogme édicté par le maître : ne jamais questionner la vie dudit maître. Onfray, qui rend d'abord hommage à Freud (ses écrits sur la sexualité l'ont sauvé d'une adolescence que gangrenaient les années passées dans un orphelinat catholique) et note que "Freud est un philosophe, ce qui n'est pas rien", passe outre. Que nous apprend cette enquête biographique, étayée par de nombreux documents et une correspondance longtemps tenue secrète par les freudiens ? Que Freud a beaucoup lu, peu cité, rarement pratiqué l'hommage, souvent préféré le dénigrement, brûlé ses journaux intimes et détruit sa correspondance (dont celle, terrible pour lui, avec Wilhelm Fliess, ami devenu ennemi). Obsédé par la célébrité à laquelle il aspire, il pratique le déni et la mauvaise foi (dans le cas d'Emma Eckstein) quand ce n'est pas le mensonge (les cas de Cinq Psychanalyses, qui, contrairement à ses affirmations, ne furent jamais guéris, sont éloquents). Cocaïnomane dépressif, thérapeute polymorphe, Freud a volontiers recours à l'insulte et use d'abondance d'une agressivité teintée de mépris. Il sculpte sa propre statue. "La consigne ontologique demeure la suivante : Freud découvre tout à partir de son seul génie, il dispose de la grâce, rien ni personne ne saurait l'influencer." Michel Onfray démonte ce système. Textes à l'appui, il montre que, si la psychanalyse s'applique sans doute à Freud et à ses névroses, elle ne saurait prétendre à l'universalité. Freud a donc pris son cas... pour une généralité. Il a proposé, au passage, une vision du monde. "La plus fermée, la plus verrouillée, la plus totalisante, la plus unitaire, la plus globale." Délaissant les cartes postales du freudisme, Onfray se livre à la déconstruction d'un système. Entreprise salutaire pour quiconque estime qu'une pensée ne vaut pas grand-chose si elle n'est pas conforme aux options existentielles de son auteur.