Entrer dans l'univers d'Edmonde Charles-Roux, c'est un peu comme feuilleter un dictionnaire du XXe siècle. Elle a connu les plus grands dans les domaines des arts et de la politique. Alors qu'elle avoue volontiers ses quatre-vingt-un ans que contredit un sourire juvénile, elle reste une femme active: une chronique hebdomadaire dans La Provence; la participation à l'académie Goncourt qui, de juillet à novembre, l'oblige à lire un livre par jour; enfin, cet ouvrage sur Gaston Defferre, son mari, dont le projet fut d'abord accueilli avec une certaine réserve. Les éditeurs de Grasset ne voulaient pas la contrarier de peur qu'elle ne dépose son manuscrit ailleurs, et ses amis du Goncourt craignaient de la peiner en lui avouant leur scepticisme.

Qui s'intéresserait à un album de photos sur Gaston Defferre, mort il y a quinze ans? Certes, il fut ministre, maire de Marseille pendant trente-trois ans, mais les gens ont la mémoire courte. Eh bien, pas si courte que cela, semble-t-il, puisque des lecteurs de tout âge et de tout milieu se laissent séduire depuis un mois par cette biographie d'un nouveau genre. Ici, la photo tient un rôle essentiel et la grande histoire, comme la petite, est racontée sous forme de légendes et de textes brefs. «C'est la preuve que le public français a besoin d'une figure tutélaire. J'ai reçu des lettres enthousiastes de personnes m'affirmant que ce livre leur avait redonné le goût de la politique.» Pourquoi Edmonde Charles-Roux n'a-t-elle pas préféré une biographie classique? «Dans une biographie, il faut tout dire. Là, je pouvais choisir. Je voulais une approche cent pour cent magazine. J'ai effectué la recherche iconographique des trois cents photos, j'ai dessiné la mise en pages et, après deux ans, je me suis aperçue qu'il était impossible de se contenter de légendes. Certains événements n'étaient pas traduisibles en photos, comme la rédaction d'une loi, par exemple; il fallait absolument une explication pour accompagner ces images.» Elle consacre donc deux années supplémentaires à l'écriture.

Pour réaliser cet album, Edmonde Charles-Roux a repris ses réflexes de journaliste, elle qui fut, de 1950 à 1966, rédactrice en chef de Vogue. Sur le papier glacé de l'époque, on ne se contentait pas d'admirer de beaux vêtements, on pouvait lire des articles ayant pour thème le corps de la femme signés Aragon, Violette Leduc, Colette ou Nabokov. Elle fut renvoyée, officiellement, pour avoir mis un mannequin noir en couverture. En réalité, ses patrons américains lui reprochaient ses fréquentations de gauche. Mais jamais licenciement n'eut de conséquences aussi positives. Cette soudaine disponibilité lui permit de terminer le roman Oublier Palerme pour lequel elle obtint le prix Goncourt. Et enfin, d'être invitée par le maire de Marseille à un retour aux sources (Edmonde Charles-Roux est marseillaise elle aussi). C'est ainsi qu'elle fit la connaissance de Gaston Defferre. La suite, nous la connaissons. Aujourd'hui encore, elle partage ses semaines entre Marseille et Paris.

C'est à Paris que nous l'avons rencontrée, dans son appartement de la rue des Saints-Pères situé à quelques encablures de son éditeur. Depuis la parution de cette biographie, et sa brillante prestation à «Bouillon de culture», elle est au centre d'une tornade qu'elle n'avait pas vu venir. Et malgré la fatigue, elle s'en réjouit. Elle tenait vraiment à ce que cet ouvrage rencontre un public. Nous nous retrouvons dans son salon face à des dessins de Derain, dont elle fut l'amie et, à l'occasion, le modèle. «Ce fut mon maître à penser pendant dix ans. C'est lui qui m'a fait découvrir la France, que je connaissais très peu, puisque mon père étant diplomate, j'ai passé mon enfance à l'étranger. Je l'ai rencontré grâce à Paul Eluard.»

Voisine avec eux un autoportrait de Christian Bérard, l'homme qui l'a amenée à Vogue. Une photo de Chanel, dont elle a écrit la biographie, Le temps Chanel. Et un chapelet musulman, offert par Marguerite Yourcenar, venue se soigner à Marseille et que les Defferre ont aidée. De l'autre côté de la pièce trônent deux tableaux d'Iacovlev, le peintre des deux expéditions Citroën de 1935. L'une, «La croisière jaune», conduisant ses participants en Chine et l'autre, «La croisière noire», en Afrique. «Cela ne nous dit plus rien aujourd'hui, mais ces expéditions ont baigné mon enfance. Dans notre salle de classe, nous suivions ces croisières sur des cartes où nous plantions de petits drapeaux.»

Livres et journaux s'empilent près du canapé, sur la table de la salle à manger et dans son bureau, immortalisé par l'objectif d'Henri Cartier-Bresson. Il est d'ailleurs l'auteur de nombreux portraits qui ornent cette pièce: Noureïev, Orson Welles, Giacometti, Picasso. «Ce sont tous les gens qui m'ont marquée et auxquels je dois quelque chose.» Un cliché la montrant en train de recevoir la Légion d'honneur à titre militaire (elle fut résistante) des mains de Jean-Pierre Chevènement côtoie un petit mot d'Yves Saint Laurent, l'ami de toujours, qui l'habille de pied en cap.

Dans la bibliothèque, des titres rappellent ses ?uvres: les deux tomes de la biographie d'Isabelle Eberhardt, Un désir d'Orient et Nomade j'étais (Grasset), qui nous firent découvrir ce personnage plus romanesque que n'importe quelle héroïne de fiction; l'autobiographie de Mary-Jayne Gold, Marseille, année 40 (Phébus), dont elle signe la préface. C'est dans ce bureau, à la fois intime et chaleureux, qu'Edmonde Charles-Roux écrit ses livres et ses articles, à la main. C'est là qu'elle commencera son prochain ouvrage, un roman cette fois, un court récit dont le sujet lui trotte dans la tête depuis longtemps. Tant pis pour ceux qui pensaient qu'avec L'homme de Marseille elle tournait définitivement le dos à la littérature.