Giono, dans son étourderie, a égaré presque toutes les lettres de Jean Paulhan... Il faut donc se contenter d'une version unilatérale de leur amitié. Une longue et lointaine amitié, entretenue par quelques montées à la capitale du Provençal et quelques descentes dans le Midi du Parisien. Des lettres qui subsistent, échelonnées sur trente-cinq ans, les admirateurs de Giono retiendront la confession d'une liaison tumultueuse avec une journaliste au début des années 1930; le délire d'un écrivain qui confondait la réalité avec ses romans et qui annonçait en 1938 une jacquerie d'ampleur nationale; le plaidoyer argumenté d'un écrivain accusé à tort de collaboration par des épurateurs un peu expéditifs.
La correspondance Arland-Paulhan revêt un intérêt beaucoup plus général car le premier fut l'un des principaux collaborateurs du second, puis son successeur à la tête de la NRF. C'est donc l'histoire de la littérature française qui se fait sous nos yeux. Arland se montre d'une grande franchise et n'hésite pas à assassiner les confrères. Brasillach: «Du placage et du tape-à-l'?il.» Sartre: «C'est prétentieux et mauvais.» Malraux en Espagne: «Tout ce mélodrame me répugne.»
S'il avoue avoir une dent contre «ce salop de Montherlant», Paulhan tempère son cadet, arrondit les angles, navigue à l'estime. Mais pendant toute la guerre, il est le seul à voir juste. Et c'est lui, à la Libération, qui se débrouille pour faire oublier les «imprudences» de ses chers amis Giono et Arland...