Hubert Nyssen(fondateur et directeur des éditions Actes Sud) «A l'évidence, l'autobiographie est partout, qu'elle soit déclarée, camouflée, cryptée, qu'il s'agisse de l'autofiction comme de la fiction. Paul Auster est tout entier dans ce qu'il écrit, même s'il s'en défend sans cesse. On voyage constamment entre ses multiples personnalités. Paul Nizon, lui, déteste qu'on lui parle d'autofiction et pourtant il ne fait que ça. Il est hanté par le désir de nommer le monde. Dès les origines de la littérature, ce qui s'écrit est toujours un mélange de choses vécues et imaginaires. Malraux le disait très bien: "L'?uvre est le résultat d'un frottement entre une ?uvre imitée et une ?uvre inventée." Ecrire sur soi est une question de lucidité. On voit tout de suite si on a affaire à un nombriliste ou à un égotiste: entre Houellebecq et Stendhal, je n'hésite pas! La littérature est un héritage et le but de l'écrivain est d'enrichir cet héritage. Recourir à la première personne relève du tempérament de chacun. Personnellement, dans mon nouveau roman, à paraître sans doute l'année prochaine, j'ai commencé à utiliser la troisième personne et puis j'ai repris la première, qui convenait mieux selon moi. D'ailleurs, je peux dire que tous mes romans sont bourrés d'autobiographie mais qu'aucun n'est une autobiographie. Les carnets* que j'écris tous les jours sont comme les gammes du pianiste: un entraînement. Mais je n'ai jamais vu autant de gens venir vers moi depuis que je les tiens, c'est un bon moyen d'inviter les autres à partager ses émerveillements.»
* Carnets journaliers sur Internet: http://www.hubertnyssen.com
Sabine Wespieser (directrice des éditions Sabine Wespieser) «Je suis très méfiante devant une autobiographie d'un jeune auteur. Sauf s'il est capable d'une mise à distance. De plus, je cherche toujours à savoir s'il pourra écrire d'autres livres derrière celui-là: je cherche des auteurs. On en a soupé des souvenirs de la grand-mère ou de la famille écrits sous une forme plate!»
Jean-Marc Roberts (directeur des éditions Stock) «Le seul conseil, c'est de considérer l'autobiographie comme un champ romanesque et ne pas s'enfermer dans le "véridique absolu". Il ne faut pas s'encombrer de vérité. Ecrivez et vérifiez après. Je considère que l'autobiographie est le genre le plus facile et que ce sont des livres de paresseux. Le plus difficile est de s'y mettre. Le danger est de prétendre à la vérité, car elle n'existe pas. Il faut la dépasser et ne pas être complaisant. Annie Ernaux est ce qu'on a fait de plus fort dans ce genre car elle n'est jamais satisfaite de son travail. Elle sublime la vérité. Tout comme Agota Kristof. En fait, je n'en reçois pas énormément et je pense que l'autobiographie est un manuscrit qu'on retarde. Comme le fit Anne Wiazemsky en publiant de nombreux romans avant d'écrire Jeune fille dont la couverture indique d'ailleurs: roman.»
Raphaël Sorin (directeur littéraire aux éditions Fayard) «Quand on a trente ans, on ne raconte pas vraiment sa vie, on écrit un roman déguisé en autobiographie ou une autobiographie déguisée en roman. Ce qui compte chez un nouveau romancier, c'est la manière dont il s'est servi de ce qu'il avait sous la main. S'il m'intéresse, je le fais venir pour mieux le connaître et savoir quelle est la part du vrai et du faux. Le premier livre est une alchimie complexe. Ce qui est important c'est la forme pour exprimer ce qui est banal, la sonorité, l'ambition. On n'écrit jamais à partir de rien. Comme disait Céline: "Il faut mettre sa peau sur la table." Il savait transfigurer ce qu'il avait vécu. Regardez Michel Houellebecq, dès Extension du domaine de la lutte il a mis des extraits d'autobiographie déguisée. Ou Vincent Ravalec: quand j'ai publié Cantique de la racaille je n'ai jamais pu savoir s'il avait vécu cette histoire ou s'il l'avait fantasmée.»
Joëlle Losfeld (fondatrice des éditions Joëlle Losfeld) «Ce que je trouve intéressant, c'est mettre sa vie en littérature. Je pense aux magnifiques Mémoires de l'éditeur José Corti. C'est la précision et les faits qui m'importent et non pas un ego surdimensionné qui oublie son rapport aux autres. Je pense aussi à Michel Leiris: il a écrit comme un ethnologue qui va à sa propre recherche à travers une recherche du monde. Albert Cossery, que je publie, n'a pas son pareil non plus pour exprimer son moi profond par le biais de ses personnages. Ce n'est pas lui et, en même temps, c'est tout lui.»
Elisabeth Samama(éditrice chez Fayard) «Il faut mentir, grossir démesurément les détails, régler le tragique universel en une phrase. Il faut s'acharner à trouver une langue, un style, un ton, une voix, appelons ça comme on veut, plutôt que d'essayer de donner du sens à sa vie. Bref, il faut penser littérature. Et se dire qu'aucune vie ne mérite d'être ridiculisée par un mauvais livre.»
Jean-Marie Laclavetine (directeur littéraire chez Gallimard) «L'autobiographie doit être portée par un style et une vraie personnalité. Je pense à Philip Roth, bien sûr, ou à Catherine Cusset qui a de l'humour, de la vivacité. L'époque favorise et encourage le déballage sentimental et l'entraîne vers un registre pathétique. On reçoit beaucoup de manuscrits sur la mort du père, de la mère, de l'enfant, sur toutes sortes d'expériences douloureuses. Ce sont des vagues et des modes qui correspondent à une époque de littérature-réalité sur l'exemple de la télé-réalité. L'essentiel du rôle de l'éditeur est d'abord de lire les manuscrits mais aussi de parler avec l'auteur. Juste pour l'aider à regarder en lui-même. Il a besoin d'un avis détaché, distant, professionnel. Il m'arrive de les recevoir en prévenant qu'ils ne seront pas publiés chez Gallimard, mais que leur univers littéraire mérite d'être approfondi.»