La littérature est devenue visuelle.» Cette déclaration est de l'écrivain François Bon qui refuse d'opposer le livre papier et le livre numérique. Il préfère parler de complémentarité. «Proust continuera donc de se lire en Pléiade, en poche comme sur écran et les lecteurs y verront un outil supplémentaire et non le remplacement d'un système par un autre», explique-t-il volontiers sur son blog (tierslivre.net). C'est la raison pour laquelle ce passionné de nouvelles techno-logies a décidé d'importer le livre sur la Toile et d'y défendre la littérature avec rigueur. Avec une petite équipe, sur pu-blie.net, il édite en numérique comme un éditeur le fait sur papier, en faisant des choix, en dialoguant avec l'écrivain, en lui faisant signer un contrat de droits d'auteur. La grande différence est dans le téléchargement. Pas de papier, peu de coûts, plus de stock ni de pilon mais une notice de présentation du livre, un extrait et un feuilletage possible sur l'écran de l'ordinateur. Chaque téléchargement coûte cinq euros, dont deux euros cinquante reviennent à l'auteur qui, en outre, voit son ouvrage mentionné dans des catalogues en ligne comme celui d'Amazon.fr.

Des blogs où chacun crée et qui attirent l'attention Si les choix de François Bon restent drastiques, ce n'est pas le cas de la plupart des autres sites qui proposent à chacun d'être publié sans distinction ni restriction. Il ne s'agit pas d'édition à compte d'auteur (objet de l'enquête page 46) mais d'une version numérique de l'autoédition modernisée et simplifiée. Les chercheurs qui souhaitent publier leur thèse ont depuis longtemps plébiscité cette méthode. Elle leur permet d'avoir un ouvrage disponible, proprement présenté puis publié à la demande d'autres universitaires ou de leurs élèves. Dans le domaine de la fiction, la situation est différente car il n'y aura pas de diffusion en librairie ni d'articles de presse, donc peu de chances d'être vu ou lu par les professionnels comme par les amateurs non informés. Seuls les proches, la famille et les amis y auront accès. A moins de décider de faire soi-même sa diffusion et de prendre son bâton de pèlerin. Pour tous les éditeurs «officiels», cet objectif est compréhensible, voire légitime. Mais ils mettent en garde tous ces candidats à l'illusion.

Aujourd'hui, de grosses sociétés internationales prennent position sur ce marché porteur. C'est le cas de la société allemande BoD (Books on Demand). Son service d'édition en ligne irait dans le sens de la «démocratisation du marché du livre». Les écrivains en herbe gardent leurs droits, fixent le prix de vente de leur ouvrage mais payent 39 euros pour la réalisation de leur texte en ligne puis 8,35 euros pour chaque exemplaire papier (format de poche, 120 pages, noir et blanc).

Chez d'autres prestataires, comme jepublie.com, les vingt exemplaires imprimés coûteront 539 euros. Publieur. com facture 650 euros pour cinquante exemplaires. Selon la couverture choisie, le nombre de pages, le choix de l'impression, les prix varient du simple au double et le mieux est d'aller faire des études comparatives serrées pour s'y retrouver. Cette solution a donc ses limites, mais elle permet de voir l' «objet livre» réalisé.

Autrefois, les revues littéraires offraient un tremplin aux jeunes écrivains qui espéraient ainsi se faire connaître, être lus par des amateurs et des professionnels. Ces revues papier disparaissent au profit des blogs que chacun peut créer et faire vivre à son gré sur la Toile. Les éditeurs y prêtent attention. L'histoire des Tribulations d'une caissière en est l'exemple parfait: Anna Sam décide d'écrire son journal sur son blog. Caissière de supermarché, elle raconte son quotidien à la fois triste et drôle. Cent vingt mille connexions font d'elle une star et, quelques semaines plus tard, les éditions Stock publient son journal en version papier. S'agit-il d'un nouveau monde multimédia ou, ironie de l'histoire, de la preuve que l'accès à l'édition papier a toujours valeur de consécration?