Mon père était heureux. Je ne l?en croyais pas capable. Par moments, sa mine délivrée de ses angoisses me troublait. Accroupi sur un amas de pierraille, les bras autour des genoux, il regardait la brise enlacer la sveltesse des chaumes, se coucher dessus, y fourrager avec fébrilité. Les champs de blé ondoyaient comme la crinière de milliers de chevaux galopant à travers la plaine. C?était une vision identique à celle qu?offre la mer quand la houle l?engrosse. Et mon père souriait. Je ne me souviens pas de l?avoir vu sourire; il n?était pas dans ses habitudes de laisser transparaître sa satisfaction ? en avait-il eu vraiment?? Forgé par les épreuves, le regard sans cesse aux abois, sa vie n?était qu?une interminable enfilade de déconvenues; il se méfiait comme d?une teigne des volte-face d?un lendemain déloyal et insaisissable. Je ne lui connaissais pas d?amis. Nous vivions reclus sur notre lopin de terre, pareils à des spectres livrés à eux-mêmes, dans le silence sidéral de ceux qui n?ont pas grand-chose à se dire: ma mère à l?ombre de son taudis, ployée sur son chaudron, remuant machinalement un bouillon à base de tubercules aux saveurs discutables; Zahra, ma cadette de trois ans, oubliée au fond d?une encoignure, si discrète que souvent on ne s?apercevait pas de sa présence; et moi, garçonnet malingre et solitaire, à peine éclos que déjà fané, portant mes dix ans comme autant de fardeaux. Ce n?était pas une vie; on existait, et c?est tout. Le fait de se réveiller le matin relevait du miracle, et la nuit, lorsqu?on s?apprêtait à dormir, on se demandait s?il n?était pas raisonnable de fermer les yeux pour de bon, convaincus d?avoir fait le tour des choses et qu?elles ne valaient pas la peine que l?on s?attardât dessus. Les jours se ressemblaient désespérément; ils n?apportaient jamais rien, ne faisaient, en partant, que nous déposséder de nos rares illusions qui pendouillaient au bout de notre nez, semblables aux carottes qui font avancer les baudets. En ces années 1930, la misère et les épidémies décimaient les familles et le cheptel avec une incroyable perversité, contraignant les rescapés à l?exode, sinon à la clochardisation. Nos rares parents ne donnaient plus signe de vie. Quant aux loques qui se silhouettaient au loin, nous étions certains qu?elles ne faisaient que passer en coup de vent, le sentier qui traînait ses ornières jusqu?à notre gourbi était en passe de s?effacer. Mon père n?en avait cure. Il aimait être seul, arc-bouté contre sa charrue, les lèvres blanches d?écume. Parfois, je le confondais avec quelque divinité réinventant son monde et je restais des heures entières à l?observer, fasciné par sa robustesse et son acharnement. Lorsque ma mère me chargeait de lui porter son repas, je n?avais pas intérêt à traîner. Mon père mangeait à l?heure, frugalement, pressé de se remettre au travail. Moi, j?aurais aimé qu?il me dît un mot affectueux ou qu?il me prêtât attention une minute; mon père n?avait d?yeux que pour ses terres. Ce n?était qu?à cet endroit, au milieu de son univers blond, qu?il était dans son élément. Rien ni personne, pas même ses êtres les plus chers, n?était en mesure de l?en distraire. Le soir, en regagnant notre taudis, l?éclat de ses yeux se tempérait avec le coucher du soleil. Il était quelqu?un d?autre, un être quelconque, sans attrait et sans intérêt; il me décevait presque. Mais depuis quelques semaines, il était aux anges. La moisson s?annonçait excellente, dépassait ses prévisions? Criblé de dettes, il avait hypothéqué la terre ancestrale et savait qu?il livrait son ultime combat, qu?il engageait sa dernière cartouche. Il se défonçait comme dix, sans relâche, la rage au ventre; le ciel immaculé l?effarouchait, le moindre petit nuage l?électrisait. Je ne l?avais jamais vu prier et se dépenser avec autant d?entêtement. Et quand vint l?été et que le blé recouvrit la plaine de paillettes étincelantes, mon père prit place sur le tas de pierres et ne bougea plus. Recroquevillé sous son chapeau d?alfa, il passait le plus clair de ses journées à contempler la récolte qui, après tant d?années d?ingratitude et de vaches maigres, promettait enfin un soupçon d?éclaircie. Les moissons étaient pour bientôt. Plus elles approchaient, moins mon père gardait son calme. Il se voyait déjà faucher ses gerbes à tour de bras, botteler ses projets par centaines et engranger ses espérances à ne savoir qu?en faire. Une petite semaine plus tôt, il m?avait installé à côté de lui sur la charrette et nous nous étions rendus au village, à quelques encablures derrière la colline. D?habitude, il ne m?emmenait nulle part. Peut-être avait-il pensé que les choses étaient en train de s?améliorer et qu?il fallait réajuster nos manières et nous découvrir de nouveaux réflexes, une nouvelle mentalité. En cours de route, il s?était mis à fredonner un air bédouin. C?était la première fois de ma vie que je l?entendais chanter. Avec l'aimable autorisation des éditions Julliard ©Julliard, 2008.