Après deux siècles, peut-on encore apporter du neuf sur le 18 Brumaire? J'ai essayé d'étudier ce coup d'Etat non comme une étape dans la vie de Napoléon, mais comme l'aboutissement d'une crise. Avant Bonaparte, tous ont échoué à finir la Révolution: Robespierre par la terreur, le Directoire par la voie constitutionnelle. Bonaparte seul y a réussi - provisoirement, puisque la guerre franco-française reprendra après 1814 et durera tout le xixe siècle et même une partie du xxe.

Pourquoi le Directoire était-il si fragilisé? Le Directoire ressemble à la IVe République. Le bilan de la IVe République n'est pas aussi désastreux qu'on l'a dit: elle a quand même réussi à relever la France après la guerre. Le Directoire a créé l'Institut, liquidé l'assignat, commencé à rétablir l'ordre. Mais ce sont deux régimes discrédités, et politiquement impuissants.

Bonaparte n'était pas le dernier à mépriser le Directoire... Oui, il jugeait ce «tas d'avocats» incapable de gouverner et bon à jeter à la Seine. Si le mépris est le même en 1799 et en 1958, c'est que Bonaparte et de Gaulle sont tous deux des militaires. Ils apparaissent comme extérieurs au jeu politique, capables d'apporter des solutions à la crise.

Quels sont les sentiments de Bonaparte envers la Révolution? Chez lui, il n'y a jamais eu de proximité avec les idées révolutionnaires. Il était très imbu de sa noblesse corse, plus ou moins fictive! En même temps, sa carrière avait été rendue possible par la Révolution. Ce Corse déraciné - qui a choisi l'armée plus que la France - est le défenseur d'une révolution dont il n'aime pas les principes. Ce qui d'ailleurs va faciliter la synthèse politique qu'il va effectuer. Il a une conception autoritaire du pouvoir au service d'un projet modéré. Cela passe par un tri dans l'héritage révolutionnaire: égalité civile, oui, liberté politique, non; des distinctions sociales, mais méritocratiques.

Pourquoi apparaît-il comme l'homme de la situation? En octobre 1799, il a 30 ans. Lors de la campagne d'Italie, il a anéanti des armées, traité avec des monarchies, fondé des Etats, légiféré. En octobre 1799, il revient d'Egypte en triomphateur, auréolé par la sanglante victoire d'Aboukir (25 juillet 1799), alors qu'il a abandonné son armée!

Vraiment? Oui. Il n'a pu «filer à l'anglaise», c'est le cas de le dire, qu'avec la complicité de Sidney Smith, représentant du gouvernement britannique chez les Ottomans, qui croit qu'il va rétablir la monarchie en France. Kléber, successeur de Bonaparte en Egypte, enverra à Paris un rapport accusateur qui, par chance, arrivera après le 18 Brumaire...

Pour s'emparer du pouvoir, Bonaparte a-t-il eu besoin d'alliés? Oui, il a mis dans son jeu Sieyès, ex-abbé, auteur, en 1789, de la célèbre brochure Qu'est-ce que le tiers état? Sieyès considérait ce jeune général comme un instrument, qu'on renverrait dans sa caserne le moment venu. Bonaparte, lui, n'avait aucune intention de partager le pouvoir avec cet idéologue, qui représentait ce qu'il y avait de pire à ses yeux dans la Révolution.

Comment franchit-il le Rubicon? Tout se joue les 18 et 19 brumaire (9 et 10 novembre 1799), à Saint-Cloud, où ont été réunies les deux assemblées. Invoquant un complot imaginaire contre la République pour se faire attribuer les pleins pouvoirs, Bonaparte est accueilli par des huées. Ce général habitué à haranguer ses soldats ne sait pas s'y prendre avec des parlementaires. Au Conseil des Cinq-Cents éclate même une courte échauffourée. Face à cette résistance, il semble que Bonaparte ait flanché un bref instant. La fermeté dont a fait preuve son cadet Lucien a rétabli la situation. Tout s'est terminé par l'intervention des soldats de Murat. Si la troupe avait refusé de marcher, le coup de force aurait échoué.

Etait-il donc si mal pensé? En étalant l'opération sur deux jours, pour obtenir le concours du Parlement, Bonaparte a pris un risque. Mais, au fond, il n'avait pas le choix: cela prouve seulement l'acuité de son sens politique. Il avait besoin du maximum de légitimité, comme de Gaulle en 1958. C'est toute la différence avec un Pinochet! De fait, il n'y a pas eu de sang versé, juste une manche d'uniforme déchirée, celle d'un grenadier qui protégeait Bonaparte.

Pas de réaction populaire? Non. Les Français de 1799 ne voulaient plus de la République thermidorienne, mais pas plus du retour de la noblesse. Ils tiennent à l'égalité fiscale, civile, aux conquêtes de la Révolution. D'une certaine façon, elle est devenue un patrimoine commun, même pour ceux qui en ont souffert.

A quoi ressemble le nouveau régime? C'est une sorte de monarchie présidentielle, avec trois consuls, dont un seul a un pouvoir réel, pour dix ans renouvelables. D'essence monarchique, le régime reste républicain, parce qu'il repose sur la souveraineté populaire et qu'il est amovible. Cette synthèse est appelée à un long avenir: la Ve République en est plus ou moins l'héritière.

Justement... le parallèle qu'on trace parfois avec l'actuel président de la République fait-il sourire l'historien que vous êtes? Chez Nicolas Sarkozy, on retrouve effectivement cette énergie, la manie de vouloir tout contrôler, une conception volontariste de la politique. Le parallèle s'arrête là: Bonaparte a façonné son époque, créé un monde. Il a inventé ce que sera la société du xixe siècle; dans sa vie privée, c'est un précurseur du romantisme. Sarkozy, me semble-t-il, est le pur produit de son temps. Quand Bonaparte rencontre Joséphine, il lui offre une bague sur laquelle il a fait graver cette inscription: «Au destin». Sarkozy, lui, emmène sa nouvelle conquête à Disneyland...

Patrice Gueniffey Ancien libraire, Patrice Gueniffey, 52 ans, est un disciple de François Furet, à qui il a dédié son livre. Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, il y dirige le Centre Raymond Aron. Le Dix-Huit Brumaire, publié dans la prestigieuse collection Les Journées qui ont fait la France, est son troisième ouvrage sur la Révolution française. Avec un talent rare, Gueniffey y conjugue la science du politologue, l'art du psychologue et le sens du récit. Non sans humour parfois, quand il analyse le dessous des cartes ou trace les portraits de Barras et de Sieyès.