Wilhelm Albert Wlodzimierz Apolinary de Kostrowicki: un nom éloquent qui porte le poids d'une longue et illustre lignée de noblesse polonaise. C'est pourtant le mystère de sa naissance et les hésitations sur son identité qui hantent, dès ses jeunes années, l'auteur d'Alcools. Né sans père, il est élevé par sa mère, Olga, une cocotte qui place ses deux fils en pension et suscite des messes basses à la récréation. À l'école, "Kostro" cherche ses racines dans les mots, dont il dresse d'interminables listes en parcourant livres anciens et catalogues de bibliothèque.
Pour "se faire un nom", il décide de devenir journaliste et, peu soucieux de véracité, trouve dans la pige alimentaire un motif de fantaisie littéraire. Les romans récents sont ennuyeux? Il s'amuse à en inventer de toutes pièces, et mêle leurs comptes-rendus à ceux de livres réels. Son style vif et sa curiosité naturelle aidant, il se fait vite une place dans le remue-ménage de la presse parisienne du début des années 1910.
L'intime de Picasso
Mais ce sont les arts qui feront de lui une des grandes autorités critiques de la capitale. Ami de Picasso et de Picabia, il visite les ateliers de peinture, où ses éclats de rire et sa crânerie sympathique font mouche. Fédérateur, il se rend vite indispensable: c'est à lui que l'on s'adresse pour démêler le vrai du faux dans l'effervescence picturale du fauvisme, du cubisme, du futurisme... Dans les cercles littéraires pourtant, sa personnalité semble presque plus célèbre que sa poésie: "Il écrit comme il vit et vivre n'est pas un métier."
Quand la guerre éclate, il brûle de s'enrôler -"J'ai tant aimé les arts que je suis artilleur." À Nîmes, ses copains de caserne le prient de composer des vers pour leurs bien-aimées. À la sienne, Lou, il écrit: "Ici, c'est la bonne vie sauvage, nous vivons comme les cow-boys du Far West." Mais dans les tranchées, l'horreur est partout et il manque d'y passer. Un éclat d'obus transperce son casque et vient se loger dans son crâne. "Obus-rois !" avait-il dit, clin d'oeil à Alfred Jarry.
C'est un artilleur transformé qui, arborant sa croix de guerre et son bandage, retrouve Paris en 1916. Poète assassiné -et ressuscité, l'"enchanteur" a perdu sa légèreté. Terrassé par la grippe espagnole à la veille de l'armistice, il meurt sans voir la victoire de la France, cette patrie qui tarda tant à le naturaliser.