Une prose légère comme une ombrelle, des musiques évanescentes, des secrets cachés derrière d'autres secrets, l'auteur de La Ballade de l'impossible est un fabuleux illusionniste, un braconnier de l'invisible dont l'oeuvre ne cesse de distiller un sentiment fugace, obsédant, que les Japonais décrivent en trois mots - mono no aware, la poignante mélancolie des choses. Et, quand on s'aventure dans un roman de Murakami, il faut aussi accepter de perdre nos repères. Sa recette ? Traverser les miroirs, pour mieux nous égarer. Décrire la réalité comme si elle était un rêve et nous raconter des rêves que l'on croit vrais.
Un clin d'oeil appuyé à Orwell
Pétri de féerie et de surnaturel, le nouveau roman de Murakami est une trilogie dont Belfond vient de publier les deux premiers volets. L'histoire ? Celle, bien réelle, qui se situe à Tokyo en 1984, avec un clin d'oeil appuyé à Orwell. Et celle, totalement chimérique, qui laisse entrevoir un monde parallèle où sommeillent nos doubles, un monde baptisé "1Q84". Avec cette explication cachée au détour du récit : "Q, c'est la lettre initiale du mot "question". Le signe de quelque chose qui est chargé d'interrogations."
Aomamé et Tengo, les deux héros de Murakami, ont le même âge, 29 ans. Quand ils étaient enfants, ils se sont tendrement tenu la main - un serment ? un présage ? - mais ils ne se sont jamais revus. Aomamé est devenue une tueuse redoutable, une sorte de ninja hallucinée - dans le ciel, il lui arrive de distinguer deux lunes - qui plante des aiguilles dans la nuque de ses proies, toujours les mêmes : les hommes qui brutalisent les femmes. Parmi eux, le fondateur d'une secte malfaisante, un monstrueux violeur de petites filles... Pendant qu'Aomamé pratique son acupuncture vengeresse, Tengo, lui, rêve de devenir écrivain. Passionné par Dickens, mordu de mathématiques - elles lui permettent de s'évader de la "geôle odieuse de la réalité" -, il va être embauché par un ami pour peaufiner le manuscrit d'une gamine dyslexique et géniale, Fukaéri. Intitulé La Chrysalide de l'air, son texte est bourré de fautes, mais l'histoire qu'elle y raconte est magique : là aussi, la lune brille deux fois dans le ciel et on y côtoie des êtres fantasmagoriques, invisibles, les mystérieux "Little People" qui ont "pris la place de Big Brother" et qui "démolissent le sol sous nos pieds"...
Quelle quête commune Aomamé et Tengo poursuivent-ils secrètement ? Finiront-ils par se retrouver ? Entre leurs confessions croisées, les mêmes images étranges se dessinent, s'éclipsent, reviennent, comme dans un vertigineux palimpseste. Avec de multiples allusions au fanatisme religieux, aux guerres asiatiques, à la violence sous toutes ses formes, à la secte Aum et à l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Résultat : un roman hypnotique où se mêlent le possible et l'impossible, où rôdent toutes les inquiétudes de notre temps, où le merveilleux libère le réel de ses entraves, "parce qu'il n'y a aucune logique dans ce monde". Et où Murakami, l'ange du bizarre, renoue avec sa virtuosité. En attendant le troisième volet de cette trilogie, qui sera traduit en mars 2012.
