"Le sujet de mes livres, ce n'est pas le sexe, c'est la libération de soi". Cette réplique de Henry Miller, la censure a dû la comprendre, puisqu'on vient d'autoriser la vente et l'affichage de Sexus, interdit jusqu'ici. Sexus contient les pages les plus scabreuses d'un auteur qui a franchi depuis longtemps le mur de la pornographie. Pourtant, ce n'est pas un livre érotique. Miller déteste l'érotisme, qu'il assimile à la publicité affriolante de la société de consommation. Henry Miller n'est pas érotique. Il est obscène. Parce que l'obscénité est chez lui, comme chez Rabelais, Genet ou Céline, une forme radicale de contestation. Parce que l'obscénité est chez lui un soulèvement des forces naturelles contre les contraintes de la civilisation. Sexus veut être la preuve par l'autobiographie que la libération de l'homme passe par la libération du sexe.
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Sexus est le premier volume d'une trilogie intitulée La Crucifixion en rose, dont les deux volumes suivants, Nexus et Plexus, ont déjà paru. Cette trilogie, qui rappelle le Voyage au bout de la nuit de Céline, raconte la vie de Miller de 1923 à 1928. C'est la période de mutation de Miller : il n'est plus père de famille salarié, mais il n'est pas encore artiste libre. Il a renoncé à l'ordre bourgeois sans avoir encore choisi l'ordre esthétique de la littérature. C'est la phase de désordre, la phase négative de la transformation, dont le Cancer, signe de la mort, est le symbole zodiacal, comme le Capricorne est le signe de la renaissance. La Crucifixion en rose traite donc, sous forme autobiographique et non plus romanesque, le même sujet que les Tropiques : la libération d'un homme par la débauche.
Prise de voile
En 1923, Henry Miller a 32 ans. Marié, père de famille, il est devenu chef du personnel de la Compagnie du télégraphe, où il a commencé comme petit télégraphiste. "Self-made man", il est un exemple presque caricatural de la réussite à l'américaine. Soudain il quitte tout, carrière, femme, enfant, pour devenir un "beatnik" avant la lettre. Engagé volontaire dans la vie de clochard, il choisit l'insécurité, le tord-boyaux et l'amour libre. Enconcubiné avec une entraîneuse de cabaret, Mona, il descend jusqu'au fond de la sexualité, comme Céline voyage jusqu'au fond de la nuit.
Cette histoire du monsieur bien qui tourne mal serait banale, si elle n'était que le point de départ de l'oeuvre de Miller. Mais elle en est le sujet unique, et même la religion. Cette descente n'est pas une fugue anecdotique. C'est un engagement dans le désordre et un renoncement au monde : une prise de voile où Miller prononce ses voeux. Contre le culte de l'argent, il se voue à la pauvreté. Contre la philosophie américaine du succès, il se voue à l'humilité. Contre le puritanisme yankee, il se voue au priapisme.
Cette façon de se retirer de la civilisation pour se cloîtrer dans la débauche est à la fois une contestation et un apostolat. Cette dégradation choisie, assumée contre l'opinion publique, est la "passion", au sens religieux, de cette "crucifixion en rose". En ce sens on peut parler de "saint Miller", comme Sartre parle de "saint Genet". L'apôtre Miller a tout quitté pour vivre sa vérité. Saint Miller l'évangéliste propose une autre conception de l'homme, de la morale et de la religion.
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L'oeuvre de Miller est une confession à la Rousseau, où Miller prêche la manière de quitter travail, femme et enfant pour devenir un être naturel. Cet évangélisme rebelle se rattache d'un côté à l'utopie européenne du "bon sauvage", de l'autre à la tradition américaine du "retour à la nature" de Thoreau et de Whitman. Henry Miller est le maillon intermédiaire entre l'anarchisme de Thoreau, exilé dans les bois, et l'anarchisme de la Beat Generation, exilée dans la crasse et la drogue.
Martyre
Chez Miller, le dérèglement sexuel n'est que le premier pas de la contestation. La société étant considérée comme un appareil de répression dont le refoulement sexuel est l'aspect le plus traumatisant, la liberté sexuelle devient le symbole même de la libération. Sur ce point, Miller est le précurseur des hippies. Il propose des contre-valeurs : si les bourgeois sentent bon, il faut sentir mauvais ; si les bourgeois travaillent, il faut être oisif ; s'ils sont prudes, il faut aimer. Dans la phase de reconstruction, l'amour libre est école d'amour universel. Dans la phase contestante, il est une saturnale de libération.
L'obscénité de Miller est d'abord un cri de guerre contre ce qu'il appelle "le cauchemar climatisé" de la civilisation américaine. Contre la morale, qui châtre l'exubérance naturelle, Miller lance des mots de trois lettres. Contre la culture, qui inhibe la spontanéité, il lance des mots de cinq lettres. L'obscénité de Miller est une politique du scandale et une tactique de la provocation : il nargue la famille, le travail, la patrie, la culture, pour que, en se déchaînant contre lui et son oeuvre, ces valeurs révèlent leur nature répressive. Provocant, Miller s'offre au martyre de la censure. Grand-père des hippies, Henry Miller est un anarchiste non violent.
Miller n'est pas un écrivain de la Génération Perdue, hésitant entre l'exil à Montparnasse et l'engagement dans les raisins de la colère. Plus vieux que Steinbeck, Dos Passos, Hemingway et Fitzgerald, il a 39 ans quand éclate la crise économique de 1930, qui engage les écrivains américains dans la politique. La pensée de Miller est antérieure à la vogue du socialisme. Elle dérive des théories anarchistes, très répandues dans les milieux d'immigrants allemands de Brooklyn où il est né en 1891. Nietzsche, Proudhon, Stirner, Emma Goldman sont ses maîtres à penser. Anarchiste, Miller méprise les travailleurs comme les patrons, il n'a de sympathie que pour les marginaux, les illégaux, les truands sans dieu ni maître.
Si l'oeuvre de Miller est d'actualité en ces jours de "gauchisme", c'est qu'il refuse la manipulation politique de la révolte que pratique le communisme. Pour lui, troquer l'état capitaliste contre l'état socialiste, c'est changer de maître et non choisir la liberté. Libertaire, Miller veut arracher l'individu à ce consensus dictatorial, qu'on appelle civilisation mais qui est aliénation. Pour Miller, cette aliénation ne disparaîtra pas par une action politique collective, mais par la somme des libérations individuelles, dont son oeuvre donne l'exemple.
Communion
Que ce soit dans ses romans, Tropique du Cancer, Tropique du Capricorne, dans son autobiographie, La Crucifixion en rose, ou dans ses essais, Le Monde du sexe, Le Cauchemar climatisé, l'oeuvre de Miller n'a qu'un seul thème : prêcher la libération individuelle. En refusant toute violence, mais sans crainte de passer en justice. Etre accusé de pornographie dans plus de trois cents procès n'est pas, pour Miller, plus infamant que d'être crucifié entre deux voleurs.
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C'est cet évangélisme rebelle qui rattache Miller aux grands contestants anglo-saxons et, paradoxalement, aux sources mêmes du puritanisme. C'est un peu "l'âme universelle" des transcendantalistes américains que Miller cherche dans la communion sexuelle. Et, dans son oeuvre, les accouplements les plus scabreux et les plus acrobatiques se rattachent à la tradition mystique du Kama-Sutra brahmaniste, dont se réclament aussi les hippies.
Mélange de mysticisme, d'anarchisme et de psychanalyse, la pensée de Miller n'est pas très originale. Et l'on retrouve dans Sexus ses défauts habituels : prolixité, répétitions et tendance d'autodidacte à prêcher et à moraliser. Mais il y a aussi des pages d'une puissance poétique incomparable où Miller, inspiré par un souffle venu des grandes profondeurs biologiques, semble en communication avec la vie même à l'état sauvage. Il y a du priapisme chez Miller, mais qui ne doit rien à l'érotisme vulgaire. Comme chez Nietzsche, cela relève de la conviction que la civilisation occidentale est depuis trop longtemps soumise à l'ordre d'Apollon : pour se libérer, elle doit choisir le désordre, et l'invitation aux saturnales qu'est l'évangile dionysiaque de Henry Miller.
Sexus, par Henry Miller. Buchet-Chastel, 666 pages, 30 F.
