A la Closerie des Lilas, quand on diminue la voilure, on passe de 800 à 500 invités (tous ne viendront pas, crainte du Covid oblige), et on ne mégote pas sur le champagne, les huîtres, le jambon, le fromage, etc. A la Closerie des Lilas, on dote la lauréate de repas et de boissons à volonté durant une année (à hauteur de 3000 euros tout de même), et on propose à Frédéric Beigbeder de quitter son antre de Guéthary pour venir derrière les platines de la brasserie du boulevard du Montparnasse. Bref, à la Closerie des Lilas, on aime faire la fête. Voilà quinze ans que Carole Chrétiennot, l'hôtesse des lieux et fille des propriétaires Miroslav et Colette Siljegovic, entourée de sa dream team, a décidé de célébrer les nourritures terrestres et de l'esprit.

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Un cocktail pas si détonant que cela dans ce café mythique de Montparnasse où l'on pouvait rencontrer, à la fin du XIXe siècle, Zola, Cézanne, Baudelaire, Théophile Gautier ou encore les frères Goncourt. Et qui connut ses grandes heures en compagnie d'Hemingway, Fitzgerald, Miller, Sartre, Aragon, Picasso, Roda-Gil, Renaud, Sollers... et Simone de Beauvoir, pour la touche féminine. C'est cette patte féminine, minoritaire hier, majoritaire aujourd'hui, que vient couronner le prix littéraire de la Closerie, lancé en 2007, dédié à une romancière de langue française dont l'ouvrage a paru à la rentrée de janvier.

Laure Adler, Sarah Biasini, Laura Smet... dans le jury tournant

Autre curiosité, le jury du prix qui, aux côtés des six permanentes - les cofondatrices Emmanuelle de Boysson, Carole Chrétiennot, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson et Tatiana de Rosnay - fait appel pour chaque édition à six nouvelles femmes des arts. Soit, en cette année 2022, Laure Adler, Sarah Biasini, Sandrine Collette, Salomé Lelouch, Anne Parillaud, Barbara Pravi et Laura Smet. Une journaliste écrivain, une actrice et comédienne, fille de Romy Schneider et auteure d'un livre sur la maternité (La Beauté du ciel), une romancière, des actrices et musiciennes... Des lectrices "non "professionnelles", à qui il a donc été confié la rude tâche de départager des romancières a priori talentueuses. Rares sont les sollicitées qui ont refusé la mission. Et nombreuses sont celles qui l'ont menée avec sérieux, lisant scrupuleusement chacune des fictions sélectionnées - votre dévouée peut en témoigner pour avoir officié en 2017.

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20 heures : les invités s'engouffrent dans la brasserie, trop heureux, après trois années de disette pour cause de Covid, de renouer avec l'esprit de la fête - en 2019, celui-ci avait été quelque peu terni, la remise du prix ayant eu lieu le lendemain de l'incendie de Notre-Dame. Amélie Nothomb s'en souvient bien : "C'était le 16 avril, je n'avais pas dormi de la nuit, pour autant la soirée de la Closerie fut hypnotique". Les photographes s'amassent à l'entrée, derrière les lilas embaumants éclairés par une lumière rose des plus pimpantes. Clémence Majani, la journaliste de La Mondaine (Quotidien) est à l'affût, elle aussi, caméra en main. Laure Adler, Julie Gayet, Laura Smet, Sarah Biasini, la plasticienne ORLAN, Amélie Nothomb, bien sûr... font partie des plus flashées.

La plasticienne Orlan, l'actrice Anne Parillaud et la romancière Amélie Nothomb, au prix de la Closerie des Lilas.

De gauche à droite : la plasticienne ORLAN, l'actrice Anne Parillaud et la romancière Amélie Nothomb, au prix de la Closerie des Lilas.

© / jeanpicon

Afflux de germanopratins au buffet des huîtres

20h30, le jury, grimpé sur l'estrade, tente désespérément d'installer le silence pour annoncer le nom de la lauréate de l'édition 2022. Elles n'étaient plus que trois dans la dernière ligne droite : Hélènne Gestern, pour 555 (Arléa), Sophie Pointurier pour La Femme périphérique (HarperCollins) et Eléna Piacentini, auteure des Silences d'Ogliano (Actes Sud). C'est cette dernière que les douze membres du jury ont couronnée lors d'un vote effectué le midi même, attablés, comme il se doit, à la Closerie. Un livre inspiré par la Corse, terre natale de cette fine plume du polar, qui change ici de registre en proposant un roman d'aventures. Une histoire d'amour, de mafieux, de secrets de famille et d'omerta, le tout sous les auspices de l'Antigone de Sophocle, et de la verrière de la Closerie, où Eléna Piacentini pourra donc venir se restaurer jusqu'à épuisement de son "pactole".

Pour les invités, c'est tout de suite ou jamais. Afflux de germanopratins au buffet des huîtres. On aperçoit ici ou là d'anciennes lauréates et quelques membres des jurys précédents, toutes conviées, année après année. On parle élection, bien sûr - un éditeur tente de convaincre les futurs abstentionnistes -, mais aussi fusion (d'Editis et d'Hachette) et chaises musicales au sein de l'édition. La musique, justement, il est l'heure pour Frédéric Beigbeder de passer aux manettes. Place à la danse, histoire d'oublier, le temps d'un soir, la morosité ambiante.